L’angoisse du spectateur au moment du chiffre. Débat avec Jacques Attali et Manuel Valls du coté de chez Valls, à son initiative. 200 personnes. Attali dresse un tableau apocalyptique de la situation. La croissance de la Chine pour 2009 n’est pas 8%, comme l’annoncent les Chinois, mais 0%. Quand aux Etats-Unis, c’est moins six ou sept, le Japon moins 12, l’Allemagne moins 5, la France moins 3, bref, il fait froid dans le monde. Le système bancaire est, de fait, en faillite. Et chaque jour boursier qui passe, accroît l’incapacité à rembourser dudit système bancaire, puisque ses actifs (la toute petite couverture de ce qu’il la prêté) se réduisent comme peau de chagrin. Et c’est pas tout ! Vous avez entendu parler des CDS ? Un ange passe dans la salle. Les bouches s’ouvrent. Les fantômes des CDS commencent à surgir, lugubres, derrière Attali. « Les CDS, dit Attali, sont les Crédit Default Swaps. Les banques n’ont pas gardé les titres de crédit sur les pauvres, les étudiants, les acheteurs de voitures, les dettes des entreprises etc. Elles les ont assurés. Auprès d’assureurs. Ces assureurs étaient bien persuadés que les titres vaudraient de plus en plus cher, comme, par exemple, les maisons qui les gageaient, et les ont pris sans contrepartie. Pour ça ils sont émis des nouveaux titres, les fameux CDS. Pour émettre, ils ont emprunté aux banques. Deuxième vague de prêts. Et savez-vous combien valent les CDS dans le monde ? » On retient son souffle. « 60000 milliards de dollars ! Plus que le PIB mondial ! » Tout à coup, je comprends tout. Je ne voyais pas pourquoi (voir Charlie n°872) lorsqu’on met 10% de pourri dans un panier de créances, tout le panier est contaminé. Après tout, il y 10 de pourri et 90 de sain : les 90 devraient emporter la chose. Pas du tout ! Lorsque certains crédits se révèlent pourris, on ne sait plus où ils sont, ni de combien ils plombent les paniers. Du coup, à priori, on jette le lot. C’est comme pour la vache folle : un ou deux animaux malades, et on tue le troupeau ! La panique saisit les uns et les autres, et on liquide, on abat. On vend. La Bourse devient un abattoir. Comme en matière virale, la fragmentation des charges augmente le potentiel d’infection. La dilution est un facteur de propagation. Quelques piqûres de subprimes ici ou là, et tout est infecté. Quelques subprimes dans une banque, et tout est supposé infecté. Et on balance tout, on liquide ! Du coup, a posteriori, tout ce qui n’était que virtuellement infecté, le devient réellement. Attali n’arrive pas vraiment à convaincre les gens qui l’écoutent de la gravité de la crise. Et pourtant il continue: AIG en quasi faillite, City group en faillite, General Motors en faillite. Et il répète : « Le système bancaire mondial est en faillite » « Et si on consommait un peu moins ? » interroge une dame. « Et si on nationalisait ? » dit un monsieur. Ca ne changera rien. Tant mieux si on nationalise, limite les salaires de ces ploucs-analphabêtes de traders (« les analphabètes qui font le marché » comme disait joliment Minc) et limite les salaires des patrons incompétents (le patron de Royal Bank of Scotland, après voir mis sa banque en faillite, part avec une contrat lui donnait 750000 livres sterling jusqu’à sa mort), mais on héritera de kilos de créances pourries qu’il faudra honorer. « Comment ? » hurle un vieux. Comment payez-vous la créance d’un type qui ne peut pas rembourser sa maison qui ne vaut rien ? En travaillant à sa place, ou en donnant votre propre maison. Le problème est qu’il a désormais tellement de créances pourries, que même si chacun de nous travaillait 80 heures par semaines, on n’arriverait pas à rembourser. Nota bene : l’heure n’est pas au travail, avec l’explosion du chômage ! Que faire ? Attali m’a convaincu. Il n’y a que deux moyens de sortir de la crise : une bonne guerre, vlan ! on rase tout et on retrousse les manches, ou alors une inflation radicale qui ruine les rentiers, les titulaires de créances. De cette manière, les endettés ne devront plus rien et le système repartira pour un tour. Le problème, c’est que l’hyperinflation conduit parfois à la guerre : cf. l’Allemagne de Weimar. Tiens : la Banque d’Angleterre annonce qu’elle fait marcher la planche à billets (elle le dit, texto). Les américains aussi, en sont à passer par-dessus le système bancaire complètement en faillite, et à prêter directement aux entreprises nécessiteuses. General Motors réclame une rallonge de 15 milliards de dollars. Sinon elle se mettra en faillite. La faillite de GM sera le tournant du match, la fin de la bagnole, la fin du xx°siècle commencé avec la Ford T4. Laissons crever General Motors. Et les ouvriers de General Motors ? Reconversion dans le solaire, le bio, le massage thaïlandais, bref, le soft. De son coté, Trichet fait descendre le taux d’intérêt à 1.5%. Avec du 2% d’inflation (zone euro) vous gagnez de l’argent en empruntant. Empruntez donc ! Problème : personne ne veut vous prêter. Toute l’épargne veut se placer en bons du Trésor, car on sait que les Etats ne meurent pas, les particuliers oui. Retour à Paris dans un énorme embouteillage. Quand je suis dans un embouteillage, j’augmente le PIB (et oui, car par définition : PIB égale consommation plus investissement, dont je consomme de l’essence, je consomme de la voiture, donc j’augmente le PIB. Vive la croissance !) Le mot croissance m’a toujours fait gerber, a peu près autant que le mot- valise « efficacité » dans lequel on colle toutes les culottes sales de l’économie : licenciement (pour raisons de compétitivité), flexibilité (pour raisons de compétitivité), transformation de la France en spaghetti autoroutier (pour raisons de compétitivité) etc. etc. Tout est a priori efficace, et au bout du compte se révèle inefficace. Une preuve ? Le réseau ferroviaire de la 3° République (Plan Freycinet) était le plus développé du monde. Aujourd’hui il se révèlerait d’une utilité sans comparaison, et bien entendu on l’a détruit sur l’autel de l’efficacité. Tiens : cette ordure d’Aussaresses était efficace. Il torturait pour éviter des bombes. La preuve de son efficacité ? On a gardé l’Algérie. Les chercheurs qui défilent. Le chercheur est l’homme de demain. Le chercheur est le type qui donne sans perdre, et qui reçoit sans prendre. Il vit dans l’économie de l’altruisme, de la gratuité, et de la coopération. Il est obligé de vivre là-dedans, sinon il crève, macère dans sa tour d’Ivoire et ne trouve rien. Comme je suis convaincu que l’être humain est un animal inquiet, agité, sournois, violent, lubrique mais hélas masochiste (sinon il passerait son temps à baisouiller comme les bonobos) un des bons moyens de l’occuper est la recherche. L’accumulation d’argent, le profit, l’entreprise, la politique l’occupent, cet âne. Mais l’accumulation détruit la nature. La recherche, non. Or s’il se met à chercher, ce n’est pas demain qu’il trouvera. L’avenir de l’humanité est l’économie de la connaissance. L’interrogation. La philosophie. Marcuse pensait qu’en récupérant la libido détournée dans l’accumulation d’argent, on retrouverait son corps, le calme, le nirvanha. Woodstock, quoi. J’y crois pas. Bébéar dénonce les dérives de la finance. Alors là, même si le thuriféraire des fonds de pension, le contempteur de la Sécu et des « privilégiés riscophobes qui se font soigner à l’œil et qui appartiennent à l’économie protégée, et qui sucent le sang de ceux qui sont au front de la mondialisation » fermez le ban reconnaît que la finance, sa finance de putain d’assureur a fauté ! C’est Kroutchev confessant les crimes de Staline ! Pas un libéral qui ne souligne aujourd’hui les dérives du marché « débridé », n’en appelle à la régulation – et plus simplement tende la main pour avoir quelques fonds publics. Lâches et rapiats. Même Sylvestre glapit à la régulation. Ah, ah ! En attendant il reçoit un prix d’économie. Et les paradis fiscaux ? Tout le monde prépare le G 20. Quel est le principal paradis fiscal du monde ? Londres. Où se prépare la lutte contre les paradis fiscaux ? A Londres. C’est un peu comme si Al Capone invitait pour discuter de la réglementation de la vente d’alcool.

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