Journal intime d’un économiste (3) Le retour du libéral La crise suscite les débats et les rodomontades de ceux qui sont d’autant plus péremptoires qu’ils n’y comprennent rien. Mais on remarque, indiscutablement, un retour du libéral. Le libéral qui, non seulement ami de l’Etat et de ses subsides (ce qu’il a toujours été : « tous les impôts pour les pauvres, toutes les subventions pour les riches » disait Reagan) était devenu interventionniste, régulateur, et mettait le marché sous tutelle. Témoin Sarko, qui voulait généraliser les fonds de pension, introduire les subprimes et le « credit revolving » en France et qui vilipende aujourd’hui les banques. Maintenant que le fric public est arrivé, le libéral reprent du poil de la bête, mais non plus sous la forme débridée « vive le marché libre et la mondialisation » mais sous celle, plus perverse du : « De toutes façons les hommes sont cupides et n’aiment que le fric ; c’est la vie. » Débat au salon du livre. Avec Nicolas Baverez, Patrick Artus et Mark Fiorentino, trader et romancier, sous la houlette du doux Lenglet, viré à tort d’Enjeux-les-Echos. Fiorentino attaque sur le thème « l’homme sera toujours un salaud qui ne pense qu’au fric. La preuve, dès qu’on leur limite le rendement de leur livret A, regardez les pleurer, toutes ces larves ! » Sous-entendu, toute ma vie, j’ai bien fait de faire du trading, de gagner plein de blé, si vous aviez pu faire pareil vous l’auriez fait, et chacun le fait à sa petite échelle : le clodo est bien content d’extorquer un euro de plus au passant, n’est-ce-pas ? Et l’employé du gaz qui a mille euro sur son livret A, il pleurniche dès qu’on limite la rémunération de son capital. De sa fortune. De sa richesse. De son pactole ! Conclusion : laissez-nous ruiner la planète, continuer nos activités de parasites, puisque vous aimez l’argent, bande de cochons ! Baverez est un peu plus délicat. En fait, il est dans la merde, comme tout historien un peu honnête. Oui, dit-il, la crise d’aujourd’hui est différente de celle de 29 : universelle, alors qu’en 29 la russie n’avait pas été touché. Mouais... que représentait la Russie dans le PIB mondial en 29 ? Il ajoute que ce sont la GB, les uSA, l’Espagne, l’Irlande qui sont les plus touchés, et ravale sa langue... Il vient de liquider le capitalisme anglo-saxon dont on nous rebattait les oreilles depuis vingt ans ! Artus se marre, moi aussi. Patrick Artus est vraiment un cas. Il a maigri. Il a pris des cheveux blancs. Il s’est tassé. La crise l’a rongé. Il y a de quoi : il est le chef économiste de la banque plus déficitaire (2,5 milliards d’euros de pertes), la plus plombée en Madoff et en subprimes, j’ai nommé, on applaudit debout : Natixis ! Et pourtant, s’il y a quelqu’un qui connaît bien le sytème financier et qui a bien prédit la catastrophe, c’est lui. C’est lui qui depuis dix ans dénonce dans ses bouquins les taux de rendements usuraires exigés par les fonds de pension, hegde funds et autres intermédiaires financiers qui se servent sur la bête – le salarié - par l’intermédiaire de sympathiques forbans du genre Fiorentino le romancier. Il répète que la pression sur les salaires était intolérable ; que les gains de productivité étaient captés par le capital au détriment du travail, et que ce même capital, pour en faire cracher encore plus au travail, organisait délocalisations et restructurations. C’est limpide. François Lenglet avait écrit « La crise de 29 est devant nous » avant la faillite de Lehman Brothers. Tous ces gens avaient anticipé. Tous ces gens savent. Comment on en sort ? Là, personne ne sait plus. Même pas Artus qui sait tout. Mais il dit un truc judicieux : contrairement aux années 30, on ne s’en sortira par une hyperinflation et une crise qui ruine les créanciers et éponge toutes les dettes, pourries ou non. Par un tsunami inflationniste. Pourquoi ? Parce que les salaires Chinois sont trop faibles. Tant qu’on balancera du pognon dans le Nord, comme ça se fait aujourd’hui et qu’on ira en Chine... - Faux ! hurle un spectateur. - Exact ! réplique Artus. Vous savez de combien la masse monétaire a augmenté dans le monde, en un an ? de 120% ! Mais tant que ce pognon ira acheter du chinois, et tant que les salaires chinois n’auront pas rattrapé ceux du Nord, par d’inflation. Et vous savez par qui sont possédées les entreprise exportatrices chinoises ? A 70% par des capitaux du Nord ! Silence dans les rangs. Raisonnement keynésien imparable : l’inflation n’existe que dans une économie fermée, or l’économie monde est encore ouverte sur la Chine, l’Inde, etc. - Alors, quelle solution ? demande Lenglet. - Rembourser par la productivité et l’impôt, dit Artus. Pas le choix. Grand plan d’investissement en Europe et aux Etats-Unis sur tout ce qui apporte de la productivité, en général des infrastructures, OK ? Idem sur l’économie verte. Et on taxe les riches qui remboursent les dettes point. « Car ce sont les riches qui nous ont foutu dans la merde, dit un autre spectateur. » Oui ! exulte Artus-réponse-à-tout : mais c’est plutôt l’épargne mondiale éxédentaire, énorme, qui en cherchant des rendements toujours plus élevés jusqu’à aller racler le pauvre fric des nègres américains de Louisianne nous a foutu dans la merde. La cupidité démesurée des fonds de pension. Qui défent les fonds de pension aujourd’hui. (Nota bene : Artus ne dit pas : « racler le pauvre fric des nègres de Louisianne », c’est moi qui traduit sa pensée.) Je biche. J’adore ce genre de macroéconomie. Baverez rêve. Baverez est un doux. Les yeux de Fiorentino lancent des flammes. - D’accord, dit un spectateur, mais il faudrait relocaliser en France ! - Pas du tout ! dit Patrick-la-Science. 70% de la conso occidentale est faite par les chinois. Vous voulez refabriquer le textile en France ? Ce serait totalement contre-productif ! Et qui possède les enreprises exportatrices chinoises, à 70% ? Alors que faire ? Attendre que le niveau de vie des chinois ait rattrapé celui des français ? D’ici là Israël aura foutu une bombe sur l’Iran, le niveau de la mer aura monté d’un mètre, on aura tous des masques à gaz sur la tête, un virus nouveau sera apparu, l’Espagne sera devenu un désert, les derniers singes seront morts, surtout la bestiole sympathique qui cache des cailloux pour la lancer sur les spectateurs. Paradis fiscaux. Tous nous sommes d’accord pour dire que la question des paradis fiscaux pourrait être réglée en une après-midi si les dirigeants européens avaient un peu de courage, comme Obama. Problème : le G20 se tient à Londres. 11 des 37 pays considérés comme paradis fiscaux par l’administration américaine ont des liens avec Londres. Londres perd 27 milliards d’euros par an en fraude fiscale. Pourquoi Londres ne fait rien ? Parce que Londres c’est la City, succursale de Wall Street tenue par des Fiorentino en moins sympathique et qui n’écrivent pas de romans. Les traders sont-ils des parasites ? Oui. Des prédateurs, des corsaires, des fermiers généraux, des collecteurs d’impôts qu’ils baptisent « bonus », des forbans qui au nom de « l’efficacité » ont mis le monde dans la panade. Ces gens ne créent aucune valeur mais en captent. Pourquoi voudraient-ils arrêter de faire du blé ? Et pourquoi ne justifieraient-ils pas leur rackett et leur obsession du blé en disant que même le clodo du coin est obsédé par le blé ? Quand un beau-père viole une gamine, il suffit de dire « l’homme est un violeur » amen, il rendra des comptes à Dieu, mais la petite, elle, est une criminelle. Débat à i-télé. Avec un type qui défend les suppressions d’emplois de Total. Le fait que Total fasse 13,9 milliards d’euros de bénéfice net et ne renouvelle pas 555 postes, le fait saliver. Il jubile. Il va nous faire un orgasme sur le plateau. « Et c’est l’efficacité, la productivité, la rentabilité, la nécessité, le marché » et autres calembredaines contre lesquelles on ne peut rien, comme on ne peut rien contre la bêtise, la « bêtise au cou de taureau » disait Cavanna. Flaubert pensait la bêtise était un autre nom du diable. Or le diable c’est l’argent, Mammon, si je me souviens bien... De là à penser que le désir d’argent entraine l’humanité dans une bêtise criminelle et suicidaire, un pas que je franchis allègrement avec Keynes.

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