Journal intime 969 Ne travaillez jamais ! « Le travail est beau, il faut reconnaître la beauté et la joie du labeur, la valeur et le plaisir du travail, être responsable, oser, contester, assumer, régénérer les solidarités, le couragage, l’éthique personnelle, l’utilité du travail, l’harmonie, la cohésion, et « ce qu’on entreprend doit être bon pour l’entreprise, bon pour toute la société, bon pour la planète » (Luiz Seabra, président fondateur du groupe de cosmétologie brésilien Natura) » (Extrait de « Acteurs de l’économie » janvier 2011) On imagine bien ce Luiz Seabra allant raconter aux derniers indigènes de l’Amazonie chassés par sa merveilleuse croissance cosmétologique que le travail est beau, plaisant et utile. Dans le monde radieux de la peau botoxée, le monde du libéralisme qui tire sur les rides comme il cache ses déchets dans les mers ou les poubelles, l’éloge du travail est fait par le capital. On le comprend : sans le travail le capital n’est rien. Après le fouet (l’esclave), la corvée (le serf), et le Smic (le salarié) il était temps que le capital demande à son serviteur de trouver peu de plaisir et de beauté dans son labeur – toujours penser à l’abbatage des animaux quand on parle de la beauté du travail. Tout çà pour en venir aux 35 heures. Les 35 heures, après les quarante heures, les 39 heures s’inscrivent dans la longue tradition sociale de protection des hommes contre l’exploitation et la souffrance : interdiction du travail des enfants, des femmes, du travail de nuit, invention des congés payés. Les 35 heures sont donc un progrès social. Grosso modo, le temps de travail passé dans l’industrie a diminue de moitié depuis cent ans, pour atteindre 1500 heures annuelles aujourd’hui. Il n’est pas sûr que le travail marchand (je dis bien marchand) de la société, lui, ait diminué : en 1910, les femmes ne travaillent presque pas et 70% de la population vit quasiment en autarcie dans les campagnes, et travaille très peu. « L’ordre éternel des champs » pré-industriel n’est pas l’ordre de la productivité. Nos sociétés sont devenus plus laborieuses (au sens où le travail est vendu ). Comme nos sociétés sont plus laborieuses, les 35 heures ont été évidemment compensées par l’annualisation du travail et la croissance de la productivité. Comme les pays émergents, la Chine en tête, réalisent ce que nous fimes il y a cent ans, c'est-à-dire mettre au travail marchand des paysans et des femmes, une nouvelle pression s’exerce aujourd’hui contre nos salariés un peu protégés. Que veut Manuel Valls ? Aligner le salarié français, qui a un siècle d’avance sur le chinois, sur ce dernier ? Pourquoi le balayeur français gagne-t-il vingt fois ce que gagne le balayeur chinois, à travail égal ? sans doute parce que des besoins désormais incompressibles, santé, éducation des enfants, voiture (dans ce monde conçu pour les voitures), logement, énergie, et peut-être même loisir explique que la productivité moyenne du français (cette fois tous types de travaux confondus, du balayeur au programmateur informatique) est beaucoup plus forte que celle du travailleur moyen chinois. Manuel Valls veut sans doute autre chose. Rendre le travailleur moyen français plus compétitif par rapport à l’Allemand. Comment expliquer alors que l’Allemand travaille annuellement moins que le français, et, pourtant, soit en passe de réaliser, bientôt, près de 1000 milliards d’exportations par an ? Réponse : 1) parce que l’Allemand est plus qualifié que le français (tout une classe de travailleurs moyennement qualifiés existe en Allemagne, alors qu’en France on est ingénieur ou sans qualification) 2) parce que les Allemands fabriquent ce qui est indispensable aux autres, ce qui fait que même si le coût du travail est multiplié par deux en Allemagne, les français qui ont perdu tout savoir faire industriel, continueront d’acheter des machines allemandes. La réponse à la querelle des 35 heures est double. 1) faites des objets si vous voulez vous battre avec l’Allemagne avec du travail qualifié (au lieu de vous spécialiser dans la banque et l’assurance, ces secteurs largement parasitaires et sans productivité) 2) abandonnez tout espoir de faire la peau à la Chine, et essayez plutôt de créer une autre économie, où, éventuellement, la coopération et la solidarité puisse donner du sens à votre travail. Sinon, regardez un peu plus les étoiles.

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