Le juge Marc Trévidic qui enquête sur l'attentat de Karachi va interroger un ancien commissaire principal de la DST.

En 2011, le juge a découvert que son prédécesseur, Jean-Louis Bruguière, avait omis de verser au dossier un élément clé : le rapport d'autopsie d'un cadavre présenté comme le kamikaze. Un rapport de la DST (Direction de la surveillance du territoire, devenue depuis DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) du 4 mars 2003, l'amène aujourd'hui à se demander pourquoi un ancien commissaire principal semble avoir déformé les conclusions des médecins-experts. Pour les légistes, l'homme autopsié ne pouvait pas se trouver assis au volant de la voiture qui a explosé contre le bus des employés de la DCN. Ce qui fragilise la thèse d'un attentat d'Al Qaida.

Doutes sur un kamikaze

Le 8 mai 2002, devant l'hôtel Sheraton à Karachi, des employés de la DCN prennent place dans le bus qui doit les conduire au chantier d'assemblage d'un sous-marin vendu au Pakistan. Une voiture venue stationner sur le côté droit du bus explose. Quinze personnes sont tuées dont onze français, douze salariés de la DCN sont blessés.

Le 12 mai 2002, quatre jours après l'attentat, deux experts de l'institut médico-légal de Paris, dont sa directrice Dominique Lecomte, se rendent à Karachi à la demande de Michel Debacq, chef de la section anti-terroriste du parquet de Paris.

Reconstitution visage Kamikaze présumé
Reconstitution visage Kamikaze présumé © Radio France

Ils travaillent au titre de la coopération technique avec les autorités pakistanaises, et procèdent à l'autopsie du corps de la personne "ayant pu piloter le véhicule utilisé par les auteurs des faits". Il s'agit d'un homme de 20-25 ans, 1m80 environ, avec une moustache et un collier de barbe, dont le corps a été sectionné en deux.

Dans leur rapport d'autopsie daté du 13 mai 2002, le professeur Dominique Lecomte et le docteur Walter Vorhauer concluent que "le sujet se trouvant près du foyer d'explosion était en position debout" (révélé par Le Monde du 29 avril 2011).

Le 16 mai, dans une note confidentielle (déclassifiée le 21 septembre 2011), la DST précise que "Madame Lecomte juge probable que le prétendu auteur de l'attentat suicide était déjà à plusieurs mètres de la voiture quand elle a explosé".

Deux hypothèses sont envisageables. Soit l'homme en question n'était qu'un passant. Soit, vu la durée très courte de stationnement du bus devant l'hôtel (une dizaine de secondes selon Gilles Sanson, l'un des salariés blessés), l'homme est bien le conducteur de la voiture piégée, mais il en est descendu (peut-être pensait-il avoir le temps de s'enfuir ?). Pour les parties civiles, cette "position debout" est essentielle car elle fragilise la thèse d'un attentat commis par des terroristes islamistes, dont le mode opératoire correspondrait plus à un attentat suicide avec un kamikaze qui se serait fait exploser au volant du véhicule.

conclusions
conclusions © Radio France

Un rapport occulté

Le rapport d'autopsie n'a pas été versé au dossier par le juge Jean-Louis Bruguière, saisi de l’enquêté le 27 mai. Il l’avait pourtant réclamé "avec insistance" selon la directrice de l'Institut médico-légal. Auditionnée par Marc Trévidic le 25 mars 2011, Dominique Lecomte déclare l'avoir remis en juillet 2002. Le 16 mai 2011, Marc Trévidic se résout à auditionner son prédécesseur, qui nie avoir reçu le rapport mais reconnait avoir eu connaissance de la teneur des conclusions, et affirme "pour moi, le fait qu'il s'agisse ou on d'un kamikaze est assez secondaire".

Les conclusions des médecins légistes sont par ailleurs confortées par l'expertise de deux spécialistes en explosifs de la Préfecture de Police de Paris, qui se sont également rendus à Karachi après l'attentat. Jean-Louis Bruguière n'avait pas réclamé leur rapport définitif, Marc Trévidic l'a obtenu en mai 2011 (révélé par Médiapart): "Nous n'avons trouvé aucun vestige humain à l'avant, ce qui nous incline à penser que le conducteur était vraisemblablement sorti du véhicule (...) en l'absence de système de mise à feu, les circonstances de survenue de cet attentat tendent à accréditer l'hypothèse d'un dispositif de déclenchement instantané, télécommandé ou radiocommandé".

Soit transmis
Soit transmis © Radio France

Le 10 juin 2011, des familles des victimes de l'attentat portent plainte pour "faux témoignage" et "entrave à la justice".

Les récentes investigations de Marc Trévidic semblent leur donner raison.

Il sait désormais que le 2 juillet 2002, Jean-Louis Bruguière a transmis les deux rapports au commissaire principal de la DST , "comme suite à notre conversation téléphonique". (Ce document, un "soit-transmis", a été remis au juge Trévidic par la DCRI en décembre dernier.)

La curieuse note de la DST

Dans un rapport du 4 mars 2003 au juge Bruguière, le commissaire principal Jean-Michel Roncéro fait le point sur l'enquête pakistanaise. Plusieurs suspects ont été arrêtés, trois hommes seront condamnés à mort en 2003 avant d'être acquittés en 2009 par la Haute Cour de la province de Sindh. La DST, qui suit de très près le travail des policiers pakistanais, émet très vite des doutes. Elle souligne notamment que les perquisitions effectuées aux domiciles des suspects n'ont permis de retrouver "aucun explosif en relation avec l'attentat du 8 mai 2002, en particulier, absence totale de TNT". La DST ne juge pas crédible les aveux (obtenus sous la torture?) d'un des accusés. Pourtant, à l'appui d'une des pistes proposées par les enquêteurs pakistanais, le commissaire Roncero, aujourd'hui sous-directeur du renseignement à la DCRI, écrit : "Rashid (le kamikaze) aurait alors connecté les détonateurs à la batterie se trouvant au sol à l'aplomb du siège passager avant, ce qui est confirmé par l'examen du corps du kamikaze faite par les experts et sa position supposée lors de l'explosion". Pourquoi la DST semble-t-elle valider l'hypothèse d'un kamikaze assis à l'avant de la voiture piégée, alors que les experts français ont conclu que ce n'était pas possible ? C'est l'une des questions que le juge Trévidic va bientôt poser au commissaire Roncero, ainsi qu'à son supérieur hiérarchique de l'époque. Louis Caprioli, ancien numéro 2 de la DST, qui travaille aujourd'hui dans le privé, assure qu'il a travaillé "en toute impartialité". Deux avocats des parties civiles, Me Olivier Morice et Marie Dosé, se préparent en tout cas à faire comparaître Jean-Louis Bruguière devant un tribunal correctionnel, par le biais d'une citation directe.

Obseques des français morts dans l'attentat de la DCN
Obseques des français morts dans l'attentat de la DCN © MAXPPP / Jean-Pierre Filatriau
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