Après avoir été longuement recherché par la justice française, l’homme-clé des contrats d’armement entre la France, le Pakistan et l’Arabie Saoudite, Abdul Rahman El-Assir, a finalement été entendu par le juge Renaud Van Ruymbeke, les 6 et 7 novembre 2012, à Genève. L’homme d’affaires libano-espagnol a reconnu avoir versé de l’argent liquide à son ex-associé, Ziad Takieddine, en marge des contrats Agosta (sous marins vendus au Pakistan) et Sawari II (frégates à l’Arabie Saoudite), renforçant ainsi la piste d’un possible financement politique occulte de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995.

« C’est Ziad Takieddine qui me demandait de lui remettre ce liquide, déclare El-Assir au juge Van Ruymbeke. C’était son problème et non le mien. (…) Ziad Takieddine souhaitait recevoir sa part sans attendre. C’est lui qui souhaitait recevoir une part en liquide. (…) Pour moi, c’était son argent et l’usage qu’il en a fait relève de sa seule responsabilité. »

Mis en examen pour « complicité d’abus de biens sociaux, blanchiment aggravé et recel d’abus de biens sociaux aggravés », Abdul Rahman El-Assir apparaît comme le principal bénéficiaire de l’ « argent noir » de ces grands contrats, avec Ziad Takieddine, à travers un système complexe de sociétés financières off-shore.

Mais devant le juge Van Ruymbeke, l’intermédiaire dément avoir eu connaissance d’éventuels pots de vins politiques : « Je n’aurais jamais accepté que des rétro-commissions soient versés à qui que ce soit, déclare El-Assir. (…) Si je m’étais douté qu’il [s’était] agi de rétro-commissions à verser à des décideurs français, j’aurais refusé. J’ai toujours travaillé dans ce que je considère être la légalité, ce qui exclut des rétro-commissions . »

Durant cette longue audition en Suisse, révélée par nos confrères du journal « Le Temps » et que France Inter a également pu consulter, ce sont les principales étapes de l’affaire Karachi qui sont revisitées par Abdul Rahman El-Assir, dont l’appartement parisien (avenue Henri-Martin) a été saisi en novembre dernier par la justice.

Ainsi, l’homme d’affaire, imposé dans la dernière ligne droite par les balladuriens en 1994, revient en détail sur son rôle d’intermédiaire dans les marchés d’armement, sur ses liens d’affaires avec Ziad Takieddine, le régime saoudien ou la Première ministre du Pakistan, Benazir Bhutto. Il lève également une partie du voile sur ses relations avec les balladuriens (François Léotard, Renaud Donnedieu de Vabres, Nicolas Bazire…) et le lobbyiste américain, Paul Manafort (dont les relations avec l’équipe Balladur intrigue la justice). Enfin, il revient sur les menaces physiques dont il a été l’objet, après la présidentielle de 95, et sur l’intervention du libanais Rafic Hariri, au nom de Jacques Chirac, pour tenter de mettre fin, à coups de dollars, aux règlements de comptes entre réseaux chiraquiens et balladuriens.

Voici les principaux extraits des déclarations d’Abdul Rahman El-Assir au juge Van Ruymbeke.

Le « roi des intermédiaires » comme « parrain » d’El-Assir dans le monde de l’armement

C’est dans l’ombre de l’influent et richissime marchand d’armes saoudien Adnan Kashoggi (impliqué notamment dans le scandale de l’Irangate) que El-Assir fait ses débuts comme intermédiaire.

« J’ai vécu en Arabie Saoudite de 1978 à 1984. J’habitais à Riyad. J’avais épousé une des sœurs de Adnan Khashoggi. J’ai pris la responsabilité des affaires de mon beau-frère. Nous avons fondé en commun une société de services. Je me souviens avoir obtenu d’importants succès commerciaux. Entre autres exemples, nous avons décroché un contrat avec la société électronique Thomson pour des systèmes de contrôle aérien au Soudan et en Egypte. Dès 1968, Adnan Khashoggi avait réussi à introduire les sociétés d’armement françaises auprès des dirigeants de l’Arabie Saoudite. Cette relation a perduré jusqu’à l’époque où je suis devenu responsable de ses affaires via sa société Triad. J’ai ainsi participé à quelques négociations pour des préfinancements pour divers contrats. »

Au service de la famille royale saoudienne

Après Kashoggi, El-Assir se met au service du Sheikh Ali Ben Moussalem, un proche de la famille royale saoudienne, dont le nom est régulièrement cité dans l’affaire Karachi. Proche des milieux djihadistes, au moment du 11 septembre 2001 et de l’attentat contre les employés de la DCN à Karachi, le 8 mai 2002, les circonstances exactes du décès de Ben Moussalem (à priori, en 2004 à Genève) n’ont pas encore été éclaircies.

« En 1984, je me sépare commercialement de Adnan Khashoggi. A cette même époque, j’ai été contacté par Sheikh Ali Ben Moussalem. C’était un des proches du Roi Fahd, sans avoir de titre particulier. Il m’a proposé de travailler avec lui comme intermédiaire pour divers contrats avec l’Arabie Saoudite et ses partenaires commerciaux. Concrètement, il s’agissait d’un travail d’apporteur d’affaires ou d’intermédiaire rémunéré à la commission. La condition qui était exigée de moi était de rompre tout lien avec Adnan Khashoggi, ce qui au demeurant était déjà le cas en ce qui me concerne. Nous commençons à travailler ensemble sur diverses opérations, chacun pour notre propre compte, via des sociétés créées spécifiquement pour ces opérations. Dans l’intervalle, Sheikh Ali Ben Moussalem devient conseiller du Roi Fahd avec le rang de ministre. »

Entre le Maroc et la France, Dassault et Airbus

Par la suite, El-Assir sert d’intermédiaire entre la France et le Maroc. Les services secrets français et américains le soupçonnent, à l’époque, de servir de « prête-nom » à des « activités illégales (ventes d’armes et de drogues) » et de « blanchiment de capitaux. » Abdul Rahman El-Assir se présente également comme « lobbyiste » pour Dassault au Pérou, ainsi que pour Airbus en Arabie Saoudite.

« [Avec Ben Moussalem] nous avons, par exemple, réussi à introduire des sociétés françaises dans des opérations avec le Maroc, financées par l’Espagne. Autre exemple, le Roi Hassan II du Maroc, à la demande des autorités françaises qui souhaitaient lui vendre des avions Mirage 2000, m’a demandé d’examiner le dossier impliquant un financement par l’Arabie Saoudite. Dassault m’avait rémunéré, en 1986, pour maintenir un contrat de vente de Mirage 2000 au Pérou, contrat contesté par le nouveau président Garcia [NDR : une enquête a été ouverte à ce sujet.] J’ai réussi à négocier le maintien du contrat pour la moitié des 24 avions du contrat initial. Mon idée était d’essayer de vendre ou de revendre l’autre moitié au Maroc. Nonobstant une rencontre de haut niveau à Paris, cette affaire n’a pas pu être conclue en raison de l’attitude de Dassault. A la fin des années 80, la Saudi Airlines souhaitait acquérir des avions de ligne. Les sociétés Boeing et Airbus étaient en compétition. Avec Sheikh Ali Ben Moussalem, j’ai obtenu un contrat de commission de la part de Airbus. Les hostilités de la première guerre du Golfe [août 1990-février 1991] ont débuté à la fin des années 1990. J’imagine que cela a contribué au fait que le gouvernement saoudien, sur décision du roi Fahd qui contrôlait toutes les dépenses de l’Etat supérieures à 10 millions de dollars, a choisi Boeing. »

Ses liens d’affaires avec le clan Bhutto

A la fin des années 1980, El-Assir nouent également des contacts serrés avec la Première ministre pakistanaise, Bénazir Bhutto, et son mari, Ali Zardari, actuel président du Pakistan, surnommé « Monsieur 10% » à cause des nombreuses affaires de corruption dans lesquelles sont nom est cité.

« J’ai facilité à Benazir Bhutto plusieurs contacts politiques que j’avais en Arabie Saoudite, au Maroc et en Espagne. J’ai notamment obtenu qu’elle soit reçue à La Mecque par le roi Fahd, ce qui a représenté un message important au Pakistan. J’ai également obtenu la fourniture de matériel civil par l’Espagne au Pakistan, financé par le gouvernement espagnol. J’ai maintenu mes relations avec Benazir Bhutto, même après le coup d’Etat de 1990 qui l’a évincée du pouvoir. (..) Lorsqu’elle est revenue au pouvoir [en octobre 1993], elle a continué à avoir recours à mes conseils sur la base d’une amitié qui avait créé une confiance réciproque. Nous avons ainsi repris le développement de relations entre l’Arabie Saoudite et l’Espagne. »

Sa collaboration avec Ziad Takieddine

A partir de la fin 1992, El-Assir commence à travailler avec un certain Ziad Takieddine, qui dirige la station de ski Isola 2000. C’est à cette époque que Takieddine fait la connaissance de François Léotard… futur ministre de la Défense.

« Je rencontre par hasard Ziad Takieddine dans un avion Nice-Genève. (…) Il connaissait du monde. Il avait monté une affaire hôtelière et une station de ski qui avaient eu un certain succès. Surtout, j’avais besoin d’un exécutant de confiance en France. Je rappelle également que nos pères respectifs se connaissaient. Je l’ai rémunéré comme salarié, peut-être à raison de 10 000 dollars par mois environ. Nous avions en outre convenu que je lui couvrirais ses frais, et que si une affaire se réalisait grâce à lui, nous en partagerions la commission après que j’ai récupéré salaires et avances. Je lui ai également couvert un appel de marge de quelques dizaines de milliers de dollars qui menaçait ses affaires auprès d’une banque à Zurich. Je lui ai versé ses salaires sur un de ses comptes bancaires en France. »

« Les affaires reprennent » avec la cohabitation Balladur-Mitterrand

A partir de mars 1993, la cohabitation Balladur-Mitterrand offre « une fenêtre d’opportunités », selon l’expression d’Abdul Rahman El-Assir, pour les contrats d’armement avec la France. Le grand marchandage va bientôt commencer autour du contrat pakistanais (Agosta) et saoudien (Sawari II).

« Cela faisait depuis le début des années 80 que les entreprises françaises étaient persuadées qu’elles ne concluraient plus de contrats avec l’Arabie Saoudite dans le domaine militaire. Comme exemple, je relève que même les pièces de rechange d’anciens chars AMX 30 ont été acquises par mon intermédiaire en Espagne, dans le cadre d’un contrat global entre l’Arabie Saoudite et l’Espagne. De par ma connaissance de ce marché des commissions et des personnes qui y sont actives, je me suis rendu compte que les sociétés françaises avaient multiplié les intermédiaires, parfois par des commissions très élevées, sans aucun résultat concret. Nous avons analysé ce marché avec Sheikh Ali Ben Moussalem. Selon notre compréhension, les dirigeants saoudiens n’avaient pas intérêt à être exclusivement liées avec un seul fournisseur d’armes. Ils auraient été disposés à normaliser leurs relations commerciales avec la France, surtout dans ce domaine stratégique. Ils étaient réticents à travailler aussi bien avec un gouvernement socialiste qu’avec Jacques Chirac, trop proche de Saddam Hussein à leur goût. Lors de la cohabitation Mitterrand-Balladur, nous avons senti une fenêtre d’opportunités pour une telle normalisation. C’est ainsi que Sheikh Ali Ben Moussalem a obtenu l’autorisation du roi Fahd d’approcher les français dans ce sens. Nous avons alors vu une opportunité avec le paquet des contrats Sawari II, qui était sur la table depuis longtemps, depuis les années 80 . »

Premiers contacts avec François Léotard

Dès la nomination du gouvernement Balladur, des contacts se nouent entre le ministre de la défense, François Léotard, et le trio Takieddine/El-Assir/Ben Moussalem.

« Lorsque la cohabitation a débuté, en mai 1993, Ziad Takieddine m’a dit qu’il connaissait personnellement François Léotard qui était à l’époque devenu Ministre de la Défense. Il l’avait connu à Isola 2000. Cela tombait bien parce que, avec Sheikh Ali Ben Moussalem, nous avions déjà "préparé le terrain" en Arabie Saoudite. Je demande donc à Ziad Takieddine de contacter François Léotard et de lui proposer le principe de renouer les relations commerciales en matière de défense entre la France et l’Arabie Saoudite. Des comptes qu’il me rendait, je sais que Ziad Takieddine a téléphoné à François Léotard dès sa nomination pour le féliciter. Ils ont pris rendez-vous ultérieurement pour discuter l’idée de renouer ces relations commerciales, François Léotard souhaitant un peu de temps pour intégrer sa nouvelle fonction. Je situe la rencontre entre François Léotard et Ziad Takieddine en juillet ou en août 1993. De ce qu’il m’a rapporté, François Léotard lui a indiqué qu’il avait besoin d’un peu de temps pour se déterminer. Par expérience, j’ai compris qu’il voulait contacter ses divers services pour un examen de situation, en particulier relativement à ma personne. »

L’Arabie Saoudite choisit Balladur

A l’automne 1993, les contacts s’intensifient avec François Léotard, puis avec le directeur de cabinet d’Edouard Balladur, Nicolas Bazire. Un an plus tard, en septembre puis en novembre 1994, les contrats Agosta (Pakistan) et Sawari II (Arabie Saoudite) sont signés.

« A l’automne 1993, j’ai rencontré personnellement François Léotard à Paris, au Ministère de la Défense, dans un bureau, en compagnie de Ziad Takieddine qui avait organisé cette rencontre. François Léotard était seul, je crois. J’ai pu m’assurer que Ziad Takieddine et lui se connaissaient. Après avoir vérifié que cela pouvait fonctionner, j’ai organisé une rencontre avec Sheikh Ali Ben Moussalem, toujours à Paris, au niveau politique. François Léotard était accompagné de deux ou trois personnes de son ministère. (…) Sheikh Ali Ben Moussalem, en qualité d’émissaire du Roi Fahd, a rencontré à plusieurs reprises François Léotard, à Paris. Il s’agissait de discuter du principe de la reprise des affaires commerciales avec la France, sans que des contrats particuliers soient évoqués. Une fois que la décision de reprise est acquise, les contrats individuels sont discutés au niveau opérationnel, à l’échelon du ministère de la Défense. En Arabie Saoudite, le prince Sultan, ministre de la Défense, était un interlocuteur nécessaire mais pas suffisant. (…) Je suis certain de n’avoir jamais rencontré Edouard Balaldur. J’ai, par contre, rencontré Nicolas Bazire [directeur de cabinet et directeur de campagne d’Edouard Balladur] en compagnie de Ziad Takieddine et de Sheikh Ali Ben Moussalem qui était en contact permanent avec le Roi Fahd. Nous préparions ensemble la stratégie à présenter au Roi. »

Son intervention dans le contrat pakistanais

Pour le juge Van Ruymbeke, le rôle joué par Takieddine et de El-Assir dans le contrats pakistanais (comme dans le contrat saoudien) apparaît « tout à fait injustifié », puisqu’ « un premier réseau avait déjà été mis en place et remplissait déjà ce rôle. » Pourtant, El-Assir jure avoir joué un rôle décisif grâce à son entregent auprès de la Première ministre pakistanaise, Benazir Bhutto. Face au scepticisme de Renaud Van Ruymbeke, El-Assir lui lance : « Vous ne comprenez pas les sensibilités pakistanaises entre Benazir Bhutto et ses militaires ! »

« Au début de son deuxième mandat [en octobre 1993], [Benazir Bhutto] me signale que la France proposait de vendre des sous-marins au Pakistan et qu’il y avait en place un réseau commercial avec lequel elle n’était pas "100% tranquille." Par réseau commercial, elle entendait un réseau qui bénéficiait d’accords de commissions, réseau trop lié au pouvoir militaire. Elle m’a proposé que j’intervienne pour débloquer ce dossier. Par débloquer, j’entends : faciliter l’opération commerciale. (…) Je considère que le contrat entre la France et le Pakistan était bloqué avant que je n’intervienne. Par bloqué, j’entends qu’il n’avançait pas, que les parties n’arrivaient pas à le finaliser. (…) J’ai soumis le problème au ministère de la Défense français. Le gouvernement français a envoyé un émissaire au Pakistan pour une rencontre, à laquelle j’étais présent, avec Benazir Bhutto. Je ne souhaite pas donner le nom de cet émissaire français (qui n’est pas une des personnes apparaissant comme mises en examen ou témoins assistés dans la procédure française), ni m’étendre sur les détails de la discussion, si ce n’est que nous avons abordé les questions des relations bilatérales entre la France et le Pakistan et le déblocage du contrat. Je puis préciser que le Pakistan ne souhaitait pas que la France livre un armement similaire à l’Inde. Toujours lors de cet entretien, nous avons également évoqué le principe de ma rémunération. Ziad Takieddine demeurait mon partenaire pour cette affaire. (…) Nous avons été à plusieurs reprises ensemble au Pakistan, et il a rencontré Benazir Bhutto avec moi. »

Comment un « deuxième réseau » est imposé dans le contrat pakistanais

L’ancien conseiller de François Léotard au ministère de la Défense, Renaud Donnedieu de Vabres, mis en examen pour « complicité d’abus de biens sociaux », a joué un rôle très important dans les différentes négociations sur les contrats d’armement. Comme ancien trésorier du Parti Républicain (PR, Donnedieu de Vabres) a été condamné, en février 2004, pour « blanchiment » dans l’affaire dite du Fondo, une banque italienne qui avait octroyé au PR de François Léotard un prêt fictif compensé par un dépôt en espèce de 5 millions de francs. Les juges soupçonnent que l’argent des contrats d’armement ait pu également servir au financement du Parti Républicain. El-Assir confirme que Donnedieu de Vabres faisait bien partie de ses interlocuteurs directs.

« Après la visite de l’émissaire du gouvernement français au Pakistan, j’ai évoqué concrètement le principe de mes commissions avec Renaud Donnedieu de Vabres [chargé de mission au cabinet du ministre de la Défense, François Léotard], qui m’a été présenté par Ziad Takieddine. Je lui ai expliqué qu’il était nécessaire de rémunérer un deuxième réseau d’intermédiaires pour débloquer le contrat. L’émissaire du gouvernement français avait déjà rapporté la position de Benazir Bhuto sur ce point. (…) J’ai indiqué aux représentants de la DCNI que s’ils n’acceptaient pas de rémunérer mon réseau, ils pouvaient "oublier" le contrat. »

Son intervention dans le contrat saoudien

Comme dans le contrat pakistanais, El-Assir assure que son intervention « diplomatico-politique » entre la France et l’Arabie Saoudite aurait fait pencher la balance pour la signature du contrat Sawari II.

« Je considère que le résultat est la démonstration de mon influence dans cette affaire. Par résultat, j’entends la signature des contrats Sawari II. Les contrats de commissions existaient avant mon intervention pour des montants plus élevés, mais les propositions françaises n’avaient pas été retenues. La situation s’est débloquée environ une année après mon intervention commune avec Sheikh Ali Ben Moussalem. J’étais au courant du fait que Sheikh Ali Ben Moussalem ne pouvait pas, malgré son intelligence, débloquer à lui tout seul les contrats Sawari II. Il avait besoin de quelqu’un pour le conseiller sur la stratégie à utiliser pour convaincre le roi Fahd. Ce quelqu’un, ce fut moi. Concrètement, il fallait développer tout un concept pour le convaincre de refaire des affaires commerciales avec la France. Il fallait tout d’abord lui expliquer que ce n’était plus la gauche mais la droite au pouvoir, malgré la cohabitation. Il fallait soutenir la droite parce que les saoudiens voulaient toujours soutenir la droite. Les personnes de la droite n’étaient plus les mêmes. Le moment était opportun pour ouvrir le dialogue. A cette époque, cela n’allait en outre pas contrarier excessivement les américains de reprendre des relations avec la France, du fait que les démocrates avaient repris le pouvoir aux républicains qui étaient plus exigeants commercialement. La manière dont ces affaires se développent est aussi simple que cela. »

Les juteuses commissions des contrats pakistanais et saoudiens

Selon les juges français, l’enquête démontre « que des rétrocommissions versées en espèces étaient liées au paiement des commissions accordées sans contrepartie au réseau de M. Takieddine et El-Assir par la SOFRESA [la société d’armement chargée de négocier avec l’Arabie Saoudite] et la DNCI [la branche international de la Direction des constructions navales en lien avec le Pakistan]. » Les investigations démontrent que les deux hommes « se sont enrichis dans des proportions considérables pour des prestations inexistantes. » Devant le juge Van Ruymbeke, Abdul Rahman El-Assir revient sur le montant de ces fameuses commissions exorbitantes, débloquées beaucoup plus rapidement que d’ordinaire.

« D’une manière générale, c’est moi qui prenais les décisions et donnais les ordres. Ziad Takieddine les exécutait. C’est ainsi que j’ai décidé avec Sheik Ali Ben Moussalem du montant de 8% des commissions et que j’ai négocié ce montant avec Jacques Douffiagues [le PDG de la société d’armement SOFRESA, nommé par les balladuriens]. Ziad Takieddine a ensuite concrétisé ces négociations et Maître Ming [avocat à Genève] a signé les contrats après les avoir relus et contrôlés. Pour la répartition des commissions [dans le contrat saoudien], j’avais convenu avec Sheik Ali Ben Moussalem un partage par moitié, à savoir 4% chacun. » (…)

« [Dans le contrat pakistanais], j’ai commencé à discuter du montant de ma commission avec des représentants de la DCNI lors d’une brève réunion à Paris. Je leur ai fait part de mes conditions, à savoir 6%. (…) La DCNI a fait une contre-offre à 2%. Nous avons transigé à 4%, à la condition que nous obtenions un paiement de 100% de la commission dès le premier versement du Pakistan à la France. C’est Ziad Takieddine qui a négocié le détail de ceci, sous ma supervision et mon contrôle. »

Comment l’argent liquide était versé à Takieddine

Selon l’enquête des juges Van Ruymbeke et Le Loire, les contrats pakistanais et saoudiens « ont occasionné des versements très importants dans des circuits opaques passant, entre autres, par le Lichtenstein, les îles anglo-normandes, le Luxembourg et la Suisse. » Des commissions rogatoires internationales ont permis de retracer une partie des circuits financiers, avec, à l’arrivée, des retraits en espèces « de plus de 70 millions de francs en 1994, 1995 et 1996 », dont Takieddine apparaît comme le destinataire, grâce notamment à un compte-relais d’un sheik koweitien. Devant le juge Van Ruymbeke, El-Assir reconnaît qu’une partie des commissions étaient versées en liquide à Takieddine, tout en assurant qu’il ignorait la destination finale de cet argent…

« D’une manière générale, il est exact de dire que certains retraits en liquide que j’ai opérés en 1994 ont été remis par la banque sur instruction de ma part à Ziad Takieddine. Je n’ai pas un souvenir exact des montants. C’est Ziad Takieddine qui me demandait de lui remettre ce liquide. C’était son problème et non le mien. J’ignore pour quelles raisons il voulait du liquide. Je ne lui ai rien demandé. Je lui devais une part des commissions que j’avais encaissées, ou que j’allais encaisser, c’est tout ce qui m’importait. (…) J’affirme que si je m’étais douté qu’il [s’était] agi de rétro-commissions à verser à des décideurs français, j’aurais refusé. J’ai toujours travaillé dans ce que je considère être la légalité, ce qui exclut des rétro-commissions. (…) Comme je voyage beaucoup et que je devais de l’argent à Ziad Takieddine, j’ai demandé à Mutstapha Al-Jundi [un collaborateur d’El-Assir] de trouver une solution pour remettre cet argent à Ziad Takieddine qui, d’une manière générale, refusait de signer des quittances bancaires. Il craignait les douanes françaises qu’il croyait attentives à ce qui se passait dans les banques suisses. (…) Nous partagions au fur et à mesure avec Ziad Talieddine qui voulait recevoir sa part sans attendre. C’est lui qui souhaitait recevoir une partie en liquide. Je n’ai pas estimé utile de lui demander pour quelle raison, considérant que c’était sa décision et son problème. Pour moi, c’était son argent. L’usage qu’il en a fait relève de sa seule responsabilité. Je n’aurais jamais accepté que des rétro-commissions soient versés à qui que ce soit. »

Le lobbyiste américain Paul Manafort et la campagne de Balladur

Le juge Van Ruymbeke s’interroge également sur le rôle joué par un lobbyiste américain, Paul Manafort, très proche d’El-Assir. Selon l’ex-épouse de Ziad Takieddine, ce « spin doctor » était payé pour conseiller le candidat Balladur. El-Assir confirme avoir proposé les services du conseiller américain, mais le camp Balladur aurait finalement décliné la proposition. Paul Manafort a également introduit El-Assir auprès d’un fonds nord-américain (Colony) lors de la négociation sur le rachat des actifs du Crédit Foncier, qui semble intéresser les balladuriens. « Courant 1996, Ziad Takieddine emmène Nicolas Bazire et Thierry Gaubert [mis en examen pour recel d’abus de biens sociaux et blanchiment aggravé dans le volet financier de l’affaire Karachi] pour rencontrer chez moi, à Paris, Paul Manafort et le président de Colony, afin de discuter de ce rachat », explique El-Assir. L’intermédiaire assure avoir « coupé tout contact » avec Paul Manafort depuis 2003-2004.

« Paul Manafort est le parrain de mon fils. J’ai été introduit en 1986 ou 1987 par un ancien du National Securité Council américain qui travaillait pour moi. Je l’ai présenté à Ziad Takieddine à l’occasion des vacances que nous passions sur la côte française, au début de nos retrouvailles, en 1992. J’ai rémunéré Paul Manafort dès 1986-87 pour des conseils qu’il me donnait à propos de la politique nord-américaine. Lui-même a été actif pour l’élection de Ronald Reagan. Il a ensuite développé avec d’autres partenaires une société de lobbying qui avait pour caractéristique de compter des démocrates et des républicains. (…) Paul Manafort m’a introduit auprès de Benazir Bhutto, au début de son mandat de Première ministre du Pakistan, en 1988. Son lobbyiste démocrate avait contacté Paul Manafort qu’elle voulait voir intervenir pour elle auprès des républicains au pouvoir aux Etats-Unis, de même qu’auprès de l’Arabie Saoudite avec laquelle elle souhaitait rétablir des liens. C’est sur ce dernier point que Paul Manafort me l’a présentée. (…) En 1994-95, j’ai rémunéré Paul Manafort pour des conseils sur la politique américaine que je transmettais au roi Fahd, parfois directement, généralement via Sheikh Ali Ben Moussalem. Il s’agissait de conseils ou d’analyses à propos de personnes, d’institutions ou de positions politiques qui avaient un impact direct pour l’Arabie Saoudite, notamment concernant les relations américaines avec le Yemen. J’insiste sur le fait que mes divers paiements à Paul Manafort, à sa famille et à sa société Davis Manafort, n’ont absolument rien à voir avec la campagne d’Edouard Balladur. (…) J’avais eu l’idée de proposer les services de Paul Manafort à la campagne d’Edouard Balladur. J’ai fait cette proposition via Ziad Takieddine, mais ce dernier m’a rapporté qu’elle avait été refusée parce qu’ils avaient "ce qu’il faut" dans ce domaine. (…) Je précise que Paul Manafort était au courant du fait que j’avais proposé ses services à la campagne Balladur. »

Trois balles dans sa salle de bain : les menaces du contrat saoudien

C’est une guerre secrète au sein de la droite. Après son élection à l’élection présidentielle, en mai 95, Jacques Chirac donne des consignes pour que les commissions versées aux intermédiaires balladuriens soient officiellement stoppées. En réalité, le camp Chirac lorgne, à son tour, sur l’argent noir de l’Arabie Saoudite. Tout comme Ziad Takieddine, El-Assir est menacé pour décrocher du contrat Sawari II, et abandonner une procédure d’arbitrage international.

«En juillet 1996, le nouveau gouvernement français de Jacques Chirac a effectivement décidé d’ordonner l’arrêt du paiement de ces commissions. Avec Sheikh Ali Ben Moussalem, nous avons décidé de contester ceci en déclenchant le processus d’arbitrage convenu dans les contrats. A ce moment là, aussi bien moi-même que Ziad Takieddine, Maître Hans Ulrich Ming [leur avocat suisse] et sa secrétaire, avons subi diverses pressions. Pour ma part, quelqu’un a tiré trois balles dans la salle de bains de mon chalet à Gstaad, sauf erreur, à l’automne 1996. J’ai ensuite reçu des coups de téléphones anonymes sur mon portable et sur la ligne directe de la maison me menaçant de me réserver les trois prochaines balles, pour ma tête et mes enfants, si je ne renonçais pas à l’arbitrage. (…) Cela ne m’a pas conduit à renoncer à l’arbitrage. Je me suis, au contraire, obstiné. »

Les 75 millions de dollars de « l’ami Hariri »

Finalement, c’est le richissime homme d’affaires libanais Rafic Hariri (assassiné le 14 février 2005 à Beyrouth) , proche de la famille royale saoudienne, qui « indemnise » les intermédiaires balladuriens, au nom de son ami Jacques Chirac. Au risque de provoquer une vendetta sanglante ?

« Rafic Hariri a proposé de nous donner, à moi-même, à Ziad Takieddine et à Sheikh Ali Ben Moussalem, 75 millions de dollars pour solde de tout compte. Par ce biais, il rendait service aussi bien à l’Arabie Saoudite qu’à Jacques Chirac. (…) J’ai accepté cet accord, de même que Sheikh Ali Ben Moussalem et Ziad Takieddine. Ces 75 millions de dollars ont été versés sur un compte de Ziad Takieddine dans la banque de Rafic Hariri au Liban. J’ai reçu ma part par virement, dans une société que j’ai créé spécifiquement pour cela, au Lichtenstein. C’est en lisant le dossier français de la procédure que j’ai appris que Ziad Takieddine a en réalité encaissé 60 millions de dollars de plus. Je l’ignorais auparavant et j’aimerais bien savoir à quel titre il a reçu cet argent. »

La réponse de Takieddine : « Je suis devenu une cible pour tout le monde ! »

Entendu, le 19 décembre 2012 par le juge Van Ruymbeke, Ziad Takieddine conteste les accusations de son ex-associé El-Assir… tout en reconnaissant avoir versé de l’argent liquide au balladurien Thierry Gaubert !

« Pourquoi [El-Assir] m’aurait-il payé en espèces en ayant recours au compte d’un tiers pour transformer les sommes en cash, alors qu’il pouvait me faire des virements ?, déclare Ziad Takieddineau juge Van Ruymbeke. Je suis devenu une cible pour tout le monde. Il est devenu facile de tout me mettre sur le dos. Je conteste avoir financé la campagne de M. Balladur et je ne voudrais pas que l’on pense que je protège quiconque. »

Soufflant le chaud et le froid,l’intermédiaire indique également avoir « remis une ou deux fois des espèces » au proche de Nicolas Sarkozy, Thierry Gaubert, en 1995. «Il était loin de moi de penser que Gaubert était en charge de me "pomper" de l’argent pour financer la campagne de M. Balladur, ajoute Takieddine. Aujourd’hui, je reconnais que j’ai fait beaucoup d’avances à M. Gaubert , des stupidités d’un "nouveau riche." En 1993, 1994 et 1995, diverses prestations telles que cigares, vins, montres, voyages et même une Range Rover noire immatriculée en Angleterre, ainsi que des remises d’argent liquide pouvant représenter un million de francs. Je lui remettais toujours pour de fausses raisons que je découvre aujourd’hui des sommes de 20 000, 50 000 ou même 100 000 francs. Je lui ai remis cet argent ou à Genève ou à Londres, en tous cas jamais à Paris. (…) Par la suite, beaucoup plus tard, conclut Ziad Takieddine, je lui ai fais des virements sur des comptes qu’il me donnait notamment aux Bahamas. »

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Lien image dossier Takkiedine © Radio France
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