L’ombre de Paul Barril

"Plus tard, quand je serai à Nairobi, c'est-à-dire en 95 , explique encore Ruggiu, je vais rencontrer quelqu’un qui va me reparler de ces militaires français, c’est un avocat belge qui était venu à Nairobi, c’est pas besoin de l’identifier plus que ça et qui va me dire que ces militaires français étaient envoyés par le capitaine Barril ."

Lire la déclaration de Georges Ruggiu où il évoque Paul Barril

Des munitions ? « on demandera au capitaine Barril… »

Dans leur livre "Une guerre noire. Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994)" (La découverte, 2007), Gabriel Periès et David Servenay rapportent le témoignage du général (à l’époque colonel) Jacques Rosier, ancien commandant du secteur sud du COS (Commandement des opérations spéciales) déployé au Rwanda pendant l’opération « Turquoise ». Le militaire évoque clairement la présence rapportée de mercenaires français et de Paul Barril, en plein génocide :

« Le 23 juin [1994] au soir, à Cyangugu, un émissaire vient me voir dans la maison que j’occupe pour me proposer de voir deux personnalités du gouvernement intérimaire. J’accepte, pour prendre la température. Je rencontre ces deux ministres en catimini, le ministre des Affaires étrangères [Jérome Bicamumpaka] et le ministre de la Défense. [Augustin Bizimana]

Tout de suite, ils me demandent des munitions. Je réponds : « Vous avez vu ce qui se passe, on n’en est plus au stade des munitions et des canons. » Le ministre des Affaires étrangères n’apprécie pas du tout. Il lance : « Si vous ne le faites pas, on demandera au capitaine Barril. » Du tac au tac, je réponds : « Choisissez vos fournisseurs. » Jérome Bicampumpaka a vraiment fait la gueule, l’autre, Augustin Bizimana, avait l’air triste. Ils n’ont pas lancé de menaces. Alors Barril, oui… compte tenu du personnage, c’est possible. Dans ces eaux là, on ne peut être sûr de rien . »

« Capitaine Barril contacté' »

Le 9 septembre 2009, Charlie Hebdo, révélait plusieurs documents confidentiels -que nous avons également pu consulter- détaillant l’action secrète de Paul Barril au Rwanda.

Ainsi, le 28 mai 1994, en plein embargo de l’ONU, le capitaine Paul Barril signe à Paris un contrat d’assistance avec le gouvernement rwandais stipulant que « 20 hommes spécialisés » équipés de « grenades », « grenades à fusil », d’ « obus et mortiers » devront « former et encadrer sur le terrain les hommes mis à leur disposition ». Montant du contrat : plus de 3 millions de dollars.

Voir le document

Un mois plus tard, fin juin 1994, une lettre manuscrite du colonel Rosier, commandant d’un détachement du COS au Rwanda dans le cadre de l’opération « Turquoise », adressée au général Le Page, patron des opérations spéciales, évoque sa rencontre avec les ministres rwandais de la défense et des affaires étrangères (confirmant ainsi les déclarations du militaire au journaliste David Servenay, voir précédemment) « Ils m’ont demandé une aide d’une autre nature (« discrète » bien sûr !) écrit le colonel Rosier : des munitions d’artillerie. » Face à la réponse négative du militaire « dans le contexte actuel » , les deux hommes « ont eu l’air dépité par [sa] réponse et [lui] ont dit qu’ils comptaient avoir recours à des mercenaires. » Et le colonel Rosier apporte cette précision, lourde de conséquence : « capitaine Barril contacté » .

> Voir l’intégralité de la lettre manuscrite

Quand Paul Barril se contredit dans l’enquête Bruguière

Le capitaine Paul Barril a déjà été entendu a trois reprises dans la procédure Bruguière sur l’attentat (en 1999, 2000 et 2003), une enquête désormais conduite par les juges Marc Trévidic et Philippe Coirre. Des auditions que nous avons pu consulter.

En résumé, Paul Barril désigne le FPR comme responsable de l’attentat, et assure avoir rassemblé des éléments de preuve… quitte parfois à se contredire d’un procès-verbal à l’autre, comme l’explique également Sylvie Coma dans un article publié aujourd’hui dans Charlie Hebdo ("Rwanda : quand Barril enfumait les médias")

Audition du 29 septembre 1999 : « l’attentat a été conçu, programmé et exécuté par le FPR »

Entendu une première fois par les enquêteurs le 29 septembre 1999, Paul Barril dit principalement trois choses :

1/ Dès 1990, il aurait été chargé d’ « infiltrer » le FPR « sur ordre » de François « de Grossouvre » (conseiller à l’Elysée retrouvé mort, officiellement suicidé, le 7 avril 1994, au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana) et « du général Habyarimana ».

2/ L’attentat contre l’avion du président Habyarimana aurait « été planifié depuis longtemps » par le FPR de Paul Kagamé, en liaison avec le Burundi, disposant à Kigali de « 400 hommes armés », qu’il présente comme le « cheval de Troie de Kagamé ». Selon Barril, « proche du maréchal Mobutu », au Zaïre, une semaine avant l’attentat les « services français et suisse » auraient même contrôlé « un militaire du Burundi en transit à Genève », et découvert sur lui « des cartes militaires » et « un plan de vol avec deux possibilités d’interception et d’attentats de l’avion. »

3/ Barril affirme avoir « mené une investigation » sur place, immédiatement après l’attentat, « en tant que spécialiste de la sécurité », à la demande d’Agathe Habyarimana, l’épouse du président rwandais assassiné, considérée comme l’une des figures des extrémistes hutus. Des « éléments de l’appareil », de « la documentation de l’aéroport » et « 80 témoignages visuels » qui, selon Barril, « amènent la certitude que l’attentat a été conçu, programmé et exécuté par le FPR. » Autant d’éléments qui sont versés au dossier d’instruction.

> Lire les principaux extraits de la première audition de Paul Barril.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.