Notre réalisatrice, Catherine Rosier, lasse de m’entendre me référer tout le temps à Descartes et aux animaux machines, m’a expressément demandé de ne pas toujours remettre à plus tard un éclaircissement sur cette inquiétante théorie. Je m’exécute donc, bien que la tâche me semble particulièrement difficile dans la mesure où j’admire profondément l’œuvre de Descartes alors même que je sais tout le mal qu’a pu faire aux animaux leur réduction à l’état d’automates. Un disciple de Descartes, Malebranche, qui est lui aussi un très grand philosophe du 17ème siècle, aura poussé à l’extrême et cruellement mis en pratique la thèse des animaux machines. Voici le récit de la visite que lui avait fait le philosophe Fontenelle. Je lis : « Une grosse chienne de la maison, et qui était pleine, entra dans la salle où ils se promenaient, vint caresser le P. Malebranche et se rouler à ses pieds. Après quelques mouvements inutiles pour la chasser, le philosophe lui donna un coup de pied, qui fit jeter à la chienne un cri de douleur et à Monsieur de Fontenelle un cri de compassion. Eh ! Quoi, lui dit froidement le Père Malebranche, ne savez-vous pas que cela ne sent point ? » Bon ! Mais il ne faut pas confondre le maître Descartes, qui a proposé à titre d’hypothèse qu’on considère les animaux comme des machines et le disciple, Malebranche qui a transformé la méthode en doctrine, en système et l’a traduite dans un acte barbare. Un livre est paru, il a une quinzaine d’années sous le titre. Faut-il brûler Descartes ? Ceux qui collaboraient à cet ouvrage s’en prenaient à la fameuse phrase, tenue pour l’origine de la destruction de la biosphère : « nous rendre comme maître et possesseur de la nature ». Cette interrogation « Faut-il brûler Descartes » ? a tout d’une provocation et peut susciter le désir de se faire un moment l’avocat du diable. Certes, la question de la responsabilité cartésienne dans la désanimation des animaux doit être posée avec fermeté, mais à condition de maintenir la tension entre trois pôles : une fréquentation minimale des écrits du philosophe français du 17ème siècle, une connaissance pas trop sommaire du développement scientifique qui s’en est suivi et enfin l’exigence contemporaine, de plus en plus insistante, de la reconnaissance de ce qu’est un individu animal : une subjectivité et une sensibilité.La théorie des animaux machines est une pièce maîtresse de l’arraisonnement cartésien, de la domination et de l’exploitation de la nature par la raison. Pour le philosophe, les animaux ne sont que des parties de la matière, et les vivants doivent être expliqués selon le seul modèle des sciences physico mathématiques, car ils ne fonctionnent que selon les causes mécaniques qui régissent la matière. Descartes refuse donc l’héritage d’Aristote qui avait établi une continuité hiérarchique des âmes : l’âme végétative ou nutritive, c’est dire le principe vital qui anime tous les animaux, l’âme sensitive, puis, à un degré supérieur l’âme intellective dont certains animaux ne sont pas dépourvus mais dont le degré supérieur n’appartient qu’aux hommes. Pour Descartes, qui était aussi un physicien et un mathématicien, cette gradation des âmes, cette multiplication d’âmes n’est qu’une croyance superstitieuse, occulte, moyenâgeuse qui empêche la connaissance de se constituer en science rigoureuse, procédant par idées claires et distinctes.Enhardi la révolution scientifique accomplie par Galilée, la mathématisation de la nature , enhardi par la découverte faite par Harvey, de la circulation du sang et par le modèle mécanique complexe que cette découverte mettait à la disposition des savants, fasciné par les progrès dans la construction de ces automates que sont notamment les horloges, Descartes se débarrasse du vitalisme, c’est-à-dire de l’illusion selon laquelle les vivants non humains échapperaient à une connaissance par le truchement, c’est son mot, des tuyaux et des ressorts. Une radicale distinction doit donc s'opérer entre la nature spirituelle et libre de l'homme, et celle, matérielle, corporelle, automate, de l'animal. "Il est plus probable, écrit-il, de considérer que se meuvent comme des machines les vers de terre, les moucherons les chenilles et le reste des animaux que de leur donner une âme immortelle." L'enchaînement logique mis en scène par Descartes a quelque chose d'implacable. L'âme, ne pouvant être qu'immortelle, si vous donnez l'âme à une espèce animale, il vous faudra logiquement l'accorder à toutes, et donc aussi « aux huîtres et aux éponges » .Une telle inflation d’âmes tournerait en dérision, à la fois la pensée de l’homme et l’immortalité de son âme. Le dualisme et l'explication mécaniste de la vie rendent donc et un éminent service sur le double plan de la théologie et de la méthode scientifique. Descartes, par cette hypothèse rend possible une science enfin rigoureuseA cette similitude entre les animaux et les machines Descartes apporte cependant plusieurs réserves. D’abord, si les animaux sont des automates, ce sont des machines infiniment subtiles parce que construites par Dieu, alors que les machines automates produites par l'homme sont élémentaires. Cette incalculable différence de degrés entre l'œuvre de Dieu et celle de sa créature, constitue une restriction considérable dont les cartésiens et les anticartésiens n'ont pas suffisamment tenu compte. Cette prudence s’exprime dans le comme …Il y a une seconde réserve. Bien qu’il ait affirmé avoir prouvé par des raisons jamais encore réfutées qu'il n'y avait pas de pensée dans les bêtes, Descartes peut se montrer plus nuancé: « Cependant, écrit-il, quoique je regarde comme une chose démontrée qu'on ne saurait prouver qu'il y ait des pensées dans les bêtes, je ne crois pas qu'on puisse démontrer que le contraire ne soit pas, car l'esprit humain ne peut pénétrer dans leur cœur. » Une troisième réserve porte sur la teneur même de la thèse. A plusieurs reprises, Descartes écrira qu'il accorde au sang la fonction d'animation, conformément au Deutéronome, qui enseigne que le sang c'est l'âme. Il dit consentir là un véritable effort pour rendre son exigence méthodologique moins nouvelle et moins cruelle.Une quatrième réserve mérite un examen tout particulier et devrait susciter le respect du lecteur le plus hostile. Il s’est expliqué au sujet du reproche qu'on lui faisait de n'attribuer « ni sens, ni âme, ni vie" aux bêtes. Ce qu'il leur refuse, écrit-il-il, ce n'est que la pensée ». Car je ne leur ai jamais dénié ce que vulgairement on appelle vie, âme corporelle et sens organique. Cette déclaration laisse perplexe. Si Descartes finit par accorder aux bêtes quelque sentiment de leur corps, ne doit-on pas alors reconnaître que l'on aura fait beaucoup de bruit pour rien? Et un passage d’une lettre confirme son refus net de voir transformer l'hypothèse méthodologique en dogme métaphysique. Je parle de la pensée, non de la vie, ou du sentiment, écrit-il. Car je n'ôte la vie à aucun animal, ne la faisant constituer que dans la chaleur du cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu'il dépend des organes du cœur." Ces multiples réservent témoignent de la prudence théorique de Descartes et autorisent à le dissocier de sa postérité.-------------------------------------------- ---------------------------------------------Si l'on entreprenait, dit-il, de comparer, sur leurs seules apparences extérieures, un singe et un singe automate, on ne saurait prouver que leur nature est différente. En revanche, si des automates à figure humaine imitaient nos actions, il y aurait deux moyens de distinguer d'eux les véritables hommes. Ces machines n'useraient pas de langage, et plus généralement de signes comme nous le faisons. Une articulation mécanique due à des modifications dans l'agencement des pièces de la machine n'a rien à voir avec cette manière humaine de parler, qui consiste à répondre au sens de tout ce qui se dit, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent le faire." Les machines sont performantes en certains cas, mais elles échouent dans des situations imprévues, et l'on découvre alors qu'elles fonctionnent en vertu de l'arrangement, de la configuration des pièces de leurs mécanismes, et qu'elles ne disposent que d'instruments particuliers adaptés à certains buts. Alors que la parole humaine témoigne d’une connaissance que seule permet la raison, outil universel, servant en toutes sortes d’occasions. Jamais une machine ne pourra être construite de façon à ce que soit inséré dans son mécanisme un si grand nombre de dispositions qu'elle puisse agir en toutes les circonstances de la vie. Il n'y a point de machines qui puissent accéder à l'universalité. C'est l'analogie, que Descartes frappe d'interdit par ce paradigme de l'automate. L'habitude, une accoutumance dont il est difficile de nous défaire, nous persuade seule en effet que les bêtes pensent comme nous. Notre croyance spontanée dans une analogie entre les animaux et nous n'apparaît donc, pour Descartes, que comme quelque chose de relatif, de subjectif. Il ne s'agit pas seulement là d'une erreur mais bien d'une illusion dont on devrait pouvoir se déconditionner pour se rendre capable d'entendre la thèse cartésienne. « Le plus grand de tous les préjugés de notre enfance, écrit-il, c'est de croire que les bêtes pensent. » Les mouvements des animaux venant du seul principe mécanique, Descartes en déduit qu'on ne saurait prouver l'existence chez eux, et même chez les plus intelligents, d'une âme qui pense. Derrière le souci d'objectivité, derrière le projet de fonder et de garantir le savoir et derrière la crainte de se tromper, ne voit-on pas se profiler une posture qu'on retrouvera assez semblablement chez Claude Bernard, et chez les expérimentateurs ? Descartes s’est moqué de ceux qui parlent des animaux, « comme s'ils étaient d'intelligence avec eux. » C'est l’empathie, l’intuition immédiate de l'autre, cette connaissance avec les bêtes qu’il récuse. Pourquoi alors Descartes a-t-il employé ce mot animal si plein d'âme alors qu’il désanimait les vivants autres que l’homme? C'est de "bêtes -machines" qu'il aurait dû parler. Mais ne nous voilons pas la face : l’élevage industriel, la cybernétique et les biotechnologies, y compris celles qu’on applique aux hommes ont bel et bien fait triompher la réduction des vivants à des machines. J’ajouterai un mot. Pour qu'on puisse reconnaître un véritable langage, donc un homme, il faut qu'il y ait des paroles ou des signes, à propos de sujets qui se présentent. Cet "à propos", Descartes dit que les fous, et même les hommes les plus hébétés n'en sont pas dépourvus, même s'ils déraisonnent alors que la bête même la plus parfaite, n'en déplaise à Montaigne, ne saurait émettre un signe qui soit sans rapport avec une passion. C’est sur ce point précis que je ressens une double contrainte : par ce dualisme qui peut nous sembler odieux puisqu’il fait des animaux des choses, Descartes fonde l’humanisme et préfigure la démocratie : aucun homme, même fou, n’est exclu de la communauté humaine. Ma question a toujours été celle-ci : peut-on rendre aux animaux la subjectivité, la sensibilité et les mondes qui les caractérisent sans pour autant offenser le genre humain ? Je terminerai en vous lisant un adorable texte de Fontenelle. A la fin du XVII° siècle, il écrivait ceci: « Vous dites que les bêtes sont des machines, comme des montres. Mais vous mettez une machine de chien et une machine de chienne l’une à côté de l’autre toute leur vie, il pourra en résulter une troisième petite machine, alors que deux montres seront l’une à côté de l’autre toute leur vie sans jamais faire une troisième montre, et nous trouvons, Mme de B. et moi-même que toutes les choses qui, étant deux, ont la vertu de se faire trois sont de noblesse bien élevée au-dessus de la machine ».

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