En octobre 2012, nous avions rencontré le rappeur Médine chez lui au Havre. Il était alors sur le point de sortir son quatrième album "Don't Panik". Cette rencontre a donc eu lieu deux ans avant les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, un an avant l'expansion de Daech en Irak et en Syrie.

Médine en 2012, interviewé par Matthieu Culleron
Médine en 2012, interviewé par Matthieu Culleron © Capture écran vidéo

Médine nous parlait alors de sa stratégie d'écriture, notamment son utilisation de la provocation. Une partie de la classe politique prend aujourd'hui ces provocations au pied de la lettre, pour s'insurger de sa future présence sur la scène du Bataclan les 19 et 20 octobre prochains, se basant sur des extraits de textes de ses albums. Nous avons donc jugé opportun de diffuser cette interview inédite réalisée il y a six ans, qui permettait de mieux saisir le sens du travail du rappeur.

[Interview réalisée au Havre en octobre 2012]

Surfer sur les peurs que peuvent avoir certaines personnes envers les musulmans, c'est ça votre moteur ?

Médine : "J'ai toujours joué sur les peurs, clairement ! Car c'est de là que partent beaucoup de problèmes que l'on peut rencontrer aujourd'hui. La discrimination, l'incompréhension, ça part de la méconnaissance. Et la méconnaissance crée de la peur forcément. Tout au long de ma carrière, j'ai toujours joué sur ces peurs-là.

J'ai joué aussi beaucoup avec la provocation pour les déconstruire. Mes premiers albums s'appelaient "11 septembre, récit du 11ème jour", le second "Jihad, le plus grand combat est contre soi-même", les suivants "Tables d'écoute", "Arabian Panther", ce sont des symboles que je mettais en avant pour les déconstruire derrière. Derrière le mot "Jihad", on ne va retenir que ce qu'il y a de péjoratif. À savoir la guerre sainte, la guerre du monde oriental contre le monde occidental. Dans l’étymologie du mot Jihad, il y a une notion d’effort à faire sur soi-même. La provocation a longtemps été mon cheval de bataille pour susciter le débat. On provoque, on déconstruit pour susciter le débat.

On a légiféré sur le port du voile intégral pour 300 cas en France. J'ai commencé à en voir au Havre lorsque le sujet a été mis en lumière par les politiques. Ils s'en sont servi pour jeter de l'huile sur le feu, pour créer encore plus de suspicion entre les Français. Même chose avec le halal, le musulman était soi-disant "en mission" pour mettre du halal dans l'assiette des Français. Tout ça dans le but d'alimenter des peurs. Au final, ce n'est qu'un écran de fumée. Les vraies questions (la précarité, le pouvoir d'achat, l'accès au logement) sont passées au second plan.

Moi j'incarne le jeune de quartier, le musulman, la personne issue de l'immigration, le rappeur (car le rappeur crée aussi de la peur en France). Avec ces origines qui sont les miennes, je veux dédramatiser. Dédramatisons et faisons tomber les préjugés pour déboucher sur un  débat sain qui puisse aboutir à de vraies propositions."

Des événements récents, comme l'attentat perpétré par Mohamed Merah, sont venus compliquer la situation, on parle aussi de radicalisation dans les prisons. Quelle est votre analyse ?

"Il y a dans les quartiers des gens qui tendent vers des idées beaucoup plus extrêmes, mais ça reste des cas mineurs. Nous, on n'est pas des radicaux. On est la majorité. Pourquoi on ne parle pas de ces gens qui entreprennent ? Des gens qui essayent d'avoir une action sociale et militante ? Je déplore le traitement qui est fait de ces questions-là.

Bien sûr, il y a de la radicalisation chez certaines personnes ! Mais est-ce que c'est le fait des imams de quartier, comme on aimerait nous le faire croire ? Je ne pense pas. Depuis l'âge de 15 ans, je fréquente la mosquée de mon quartier. Elle a plutôt une bonne influence sur moi, ça m'a motivé à me réinsérer scolairement, aujourd'hui c'est "citoyennement" qu'elle me motive. Ça a toujours été une exhortation à être meilleur sur le plan personnel.

Il y a une part de responsabilité du politique qui a déserté ces endroits-là. Et puis il y a Internet, il y a un tas d'idées qui pénètrent dans les chambres d'adolescents qui sont en rupture sociale, dans une précarité inouïe, et qui en plus sont faibles d'esprit. Ça donne des dérives, et ce qu'on a pu voir dans l'actualité, avec des jeunes qui ont un discours très anti-occidental, alors qu'en réalité ce sont eux-même des occidentaux. Ils sont en rupture avec une société.

Le poseur de bombes et le démineur ont la même science mais ils n'ont pas le même but. Mon but à moi c'est de déminer. De désamorcer tous ces sujets qui pourrissent notre quotidien. Je suis un démineur qu'on a pris pour un poseur de bombes."

Êtes-vous optimiste ?

"Je suis optimiste mais je sais qu'il y a beaucoup de travail. Certains responsables politiques sont irresponsables et jettent de l'huile sur le feu. Même Charlie Hebdo lorsqu'ils ont fait toutes ces caricatures... Moi, je revendique ce droit à la caricature, heureusement qu'il est là. Il faut pouvoir avoir un regard humoristique sur tous les sujets de notre quotidien. Si on n'arrive pas à rire de certaines choses, c'est qu'il y a un problème. Je revendique ce droit-là.

Maintenant, il y a un moment pour caricaturer, pour rigoler... Et là c'était, je pense, purement opportuniste d'avoir mis en avant ces caricatures. Dans le contexte, il ne fallait pas jeter de l'huile sur le feu. Il y a un moment pour caricaturer, et un moment pour être sérieux. Il y a un moment pour rigoler, et un moment pour prendre des précautions. C’était clairement opportuniste de la part de Charlie Hebdo."

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