Apéro L’histoire de France fait mal à la tête Dès que vous faites la queue et vous impatientez à la boulangerie, vous êtes obligés de constater que les français – les mâles surtout – ont de sales gueules. Et vous vous dîtes : « Tiens, ces salopards auraient pu faire la Saint-Barthélémy, les dragonnades, tondre quelques femmes à la Libération ou manipuler la gégêne avec Aussaresse. » Et puis un type vous laisser gentiment passer et vous pensez : « Bon dieu, tous ces braves gars eussent été résistants et caché des juifs ! Mais je vous en prie, passez donc Monsieur. » Le problème du français moyen est qu’il doit vivre avec l’histoire de France, qui, hélas, est plutôt moyenne. Surtout quand des victimes la racontent. J’avais aimé le film « Indigènes ». Ca me plaisait de voir des indigènes, des arabes et des noirs, remonter l’Italie vers le territoire français pendant que les militaires de métropole ciraient les pompes de Pétain et les gendarmes livraient des juifs. Beaucoup de juifs pieds-noirs et de pieds-noirs accompagnaient les indigènes. Un peu fleur bleue, j’avais versé une larme pedant la scène où le cuistot donne des oranges aux blancs qu’il refuse aux sénégalais, ces « chiens noirs » (sic) que le grand Rommel faisait fusiller après leur avoir fait creuser leur tombe en 40. Jean-Baptiste Thoret, notre critique ciné officiel et assermenté, m’en avait voulu parce que le film « était nul ». Et pourtant je redoute d’aimer le prochain film de Bouchared qui traite des évènements du 8 mai 1945, les massacres de Sétif, auxquels succédèrent la répression de Sétif. Dans le quadrilatère massacre, armée coloniale, gendarmerie, ratonnade, j’aurais plutôt inséré les massacres malgaches de 1947-1948, plus volumineux, mais à Sétif et Guelma on massacra plus vite. Le 8 mai 1945 l’Allemagne capitule, fête à Sétif, flonflons, drapeaux, pastaga, tsim-boum-boum. Les indépendantistes manifestent. En avril a été proclamée la Charte de l’ONU qui évoque l’émancipation des peuples, et un certain de Gaulle, même s’il n’a pas parlé d’indépendance, a évoqué à Brazzavile l’autonomie des colonies ; et la guerre qui s’achève, est, semble-t-il, une victoire de la démocratie sur la dictature. La preuve, même les femmes vont pouvoir voter en France ! Les ultra musulmans souhaitent la bagarre. Les ultras colons souhaitent la bagarre, car ça permettra de casser la gueule aux ultras musulmans qui souhaitent la bagarre. La bagarre éclate. 29 morts « européens ». Le lendemain une centaine de plus. Répression menée par la gendarmerie, l’armée coloniale, le croiseur Dugay-Trouin qui bombarde à tout hasard les villages, et les milices d’ « européens » armés par eux-mêmes ou la gendarmerie. Bilan des autorités locales : 250 tués. Bilan du gouvernement général : 1150 tués. Bilan de l’Etat major de la subdivision de Sétif (Colonel Bourdila) : 7500 tués. Bilan de la commission d’enquête du général Trubert : 15000. Bilan du consul américain à Alger : 40000. Bilan du FLN : 45000. Bilan de Ferhat Abbas : 75000. N’en tuez plus, la cour est pleine. Le général Duval qui a mené la répression déclare, après s’être essuyé les mains : « Un climat d’entente doit être établi entre les européens et les musulmans. Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Dix ans plus tard éclate la guerre d’Algérie. Soixante cinq ans plus tard éclate le député Lionnel Luca. Le député Luca a son franc parler. Il dit que « sans la colonisation, Azouz Begag n’aurait pas été ministre de la République. » Il dit que la peine de mort « est le seul moyen d’empêcher la récidive sur les crimes sexuels » (à mon avis il exagère un peu, il suffirait de les leur couper), il est pour la peine de mort pour les actes de terrorisme (avec d’autres), bref, c’est un gai luron. La SACD vient de décerner à cet homme « le prix de la bêtise avec un grand C » pour s’être attaqué à une œuvre qu’il n’a pas vu. Le député Luca hausse les épaules et ajoute « c’est les arabes qui ont commencé ! » (exactement ce que disait Hitler aux français pour la guerre), et : « avec ce film anti-français, vous risquez d’envenimer les relations entre jeunes maghrébins avec le reste de la population. » La burqa nous en tombe. Pourquoi des algériens ne pourraient-ils raconter, dans une fiction, leur fiction, leur vision, avec leur lunettes, leur lunettes à eux les prémisses de la Guerre d’Algérie ? Même si Bouchared s’est planté (paraît-il) sur la marque des fusils utilisés par la gendarmerie pourquoi ne raconterait-il pas sa bataille du rail à lui ? « Indigènes » a-t-il envenimé les relations entre les sénégalais, les maghrébins et les français ? Non, au contraire. « Le chagrin et la pitié » fait-il détester les français ? Au contraire. Il les rend humains, plus humains que les sanguinaires de leur « Marseillaise ». Au mieux Bouchared fera-t-il mépriser tristement la colonisation, promue par le grand défenseur de l’école publique laïque et obligatoire, Jules Ferry. Au mieux fera-t-il mépriser tristement la gendarmerie, tortionnaire en juillet à Drancy, résistante à Paris en Août, assassine à Sétif, comme à Ouvéa, toujours du coté du manche, du manche qui cogne fort, et fera-t-il réfléchir sur ce que doit être une force de maintien de l’ordre véritablement démocratique. L’armée française savait cogner fort, cogner fort sur les faibles ; mais moins sur les forts (malgré « Indigènes »). Et les colonisés étaient les faibles.

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