Mustapaha Laraich :

Il n’y a pas eu de revendication d’Al-Qaida, donc c’est quelqu’un d’autre !

La piste d’Al-Qaida, immédiatement mise en avant par les autorités françaises et le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière, n’est désormais plus privilégiée par le juge Marc Trevidic qui a repris le dossier, tandis que le juge Renaud van Ruymbeke enquête, lui, sur le volet financier de l’affaire.

Ainsi, le 18 juin 2009, lors d’une rencontre avec les parties civiles à Cherbourg, le juge Trevidic jugeait « cruellement logique » la piste financière. Un an plus tard, le 18 juin 2010, la piste de la rupture des commissions couplées au versement de rétro-commissions était qualifiée de « seule piste crédible » par le juge Trévidic.

Pour l’ancien chef d’antenne du Service de coopération technique internationale de police (SCTIP) à Karachi, Mustapha Laraich, présent sur les lieux une demi-heure après l’attentat, la piste d’Al-Qaida, n’est pas crédible.

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Durant toute ma présence sur place, il n’y a jamais eu de revendication d’Al-Qaida, ni d’une façon, ni d’une autre. Donc, c’est quelqu’un d’autre. Qui ? La question reste posée. Al-Qaida, c’est une nébuleuse, un label, un nom. Vous avez des multitudes de petits groupuscules qui se revendiquent d’Al-Qaida, mais qui ne sont pas forcément d’Al-Qaida. C’est plus facile pour eux. Ce sont des groupuscules qui sont entre 5 et 10 personnes qui fonctionnent pour des motifs qui leur appartiennent, qui se disent Al-Qaida, alors qu’ils ne sont pas du tout Al-Qaida. Je crois même savoir d’après les services spéciaux que j’ai rencontrés au Pakistan que ces groupuscules n’ont aucun lien direct avec Al-Qaida. Ce sont simplement des perturbateurs, ceux qu’on appelle des « djihadistes », qui se revendiquent du djihad, qui essayent de montrer leur puissance. Il y a 1000 possibilités. Avec de l’argent, le nerf de la guerre, on peut manipuler qui on veut… L’explosif [utilisé pour l’attentat] était militaire, c’était du Trinitrotoluène [TNT]. C’est Randall Benett [NDR : le chef de la sécurité au Consulat général américain à Karachi ] qui m’a dit que c’était du Trinitrotoluène. Je l’ai vu tout de suite après, c’était un des premiers à être sur les lieux puisque que le Consulat américain est à quasiment 300 mètres : ça a sauté à huit heures moins le quart, il était là le premier. Il a fait des prélèvements : explosif militaire. On est à Karachi, Pakistan, l’explosif militaire on peut en trouver à tous les coins de rue, il suffit d’avoir de l’argent, ça ne voulait pas dire pour autant que c’était Al-Qaida.

Il fallait trouver des coupables pour faire plaisir à la France.

Mustapha Laraich a également été le témoin privilégié de l’empressement de la justice pakistanaise à désigner immédiatement des coupables.

Trois hommes seront condamnés à mort en juin 2003 par la cour antiterroriste de Karachi, avant d’être finalement relaxés en mai 2009 par la Haute Cour de la province pakistanaise du Sindh. Cette dernière dénonce alors une construction policière ainsi que des aveux extorqués.

« Il fallait trouver des coupables pour faire plaisir à la France » , explique aujourd’hui Mustapha Laraich. A l’époque, le policier avait tenté d’alerter un magistrat pakistanais que les personnes arrêtées étaient des lampistes. En vain.

« Tu as fait ton devoir ! » : voilà le message adressé par les autorités pakistanaises à ce magistrat obéissant, après la condamnation à mort des premiers suspects.

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Qu’il y ait eu manipulation par la suite pour trouver des faux coupables : c’est possible. Les personnes qui ont été interpellées, n’étaient pas celles qui devaient être interpellées. Je l’ai su quasiment tout de suite, que ce n’étaient pas les bonnes personnes. Mais, pour l’opinion publique, il fallait faire vite, que le Pakistan soit « une vitrine », qu’on démontre par A + B que le Pakistan était capable d’interpeller les auteurs. Quitte à avoir des faux coupables. Le Pakistan est capable d’interpeller les auteurs… mais pas aussi vite ! Ils avaient surtout envie de « faire plaisir » à la France, de montrer qu’ils étaient suffisamment capable de faire quelque chose. J’avais parmi mes relations également un magistrat, avec qui j’étais en très bon termes. Je lui ai expliqué : « Les gens que tu vas devoir juger, ne sont pas les bons ! » Il me répond : « Si, ce sont les bons. » Il les a condamnés. Et puis, il me rappelle quelque temps plus tard, je passe le voir à la maison, et je le retrouve carrément en pleurs. Il me dit : « J’ai condamné des gens qui n’y sont pour rien. » Je lui réponds : « Mais je te l’avais dit ! » On lui a dit : « Tu as fait ton métier. C’est bien. Maintenant, terminé ! » Il les a condamnés parce qu’on lui a demandé de les condamner… Il fallait trouver des coupables pour faire plaisir à la France .

Tout ce que souhaite, Mustapha Laraich, désormais à la retraite, c’est que la vérité apparaisse dans cette affaire. Pour les familles de victimes.

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Il y a des gens que j’ai connu de la DCN, avec qui j’ai passé des bons moments. Avec certains, j’étais très lié. Des gens que j’aimais beaucoup. J’estime que pour leur mémoire, il est important que la vérité soit mise au jour, non seulement pour leur mémoire à eux, mais aussi pour leur famille. Parce que les familles attendent justement de savoir : pourquoi eux ? Et cette question : « qui ? » est importante. Ils ont raison de se battre là-dessus. Ils ont raison d’essayer de savoir qui a « fait le coup », qui les a rendus veufs, orphelins. Il faut faire quelque chose pour qu’ils arrivent à faire le deuil des personnes qu’ils ont perdues.

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