Evidemment, c’est une gueule, une trogne, un visage improbable au delà du laid et du beau, comme la personnification faciale du doute existentiel : Michel Simon occupe une place à part dans le cinéma français. Une place qu’il convient de décrypter à sa juste valeur et à sa juste démesure assurément. En s’écartant des clichés et des images éternelles (l’érotomane, le misanthrope, etc…) pour aller tenter de percer le mystère d’un acteur en perpétuel équilibre. C’est ce que parvient à faire avec bintelligence et brio l’universitaire Gwénaëlle Le Gras dans « Michel Simon, l’art de la disgrâce » (beau titre !), l’ouvrage qu’elle vient de publier sur Michel Simon aux éditions Scope et dans une collection intitulée « Jeux d’acteurs » dont nous avions déjà vanté les mérites. Reprenant le judicieux principe de ladite collection (multiplier à chaque page des photos en situation de l’acteur et les accompagner d’un texte courant très éclairant), l’auteur plonge littéralement dans la filmographie de l’acteur (soit 110 films de 1925 à 1975 !). . Et nous livre alors des analyses argumentées et pertinentes comme ces développements sur le « débord de la chair », c’est à dire sur ce corps hors norme qui peut tout se permettre ou presque (la nudité de Boudu, le corps meurtri et examiné de Vautrin, l’exhibitionnisme de Cabrissade dans « La Fin du jour », ce film-joyaux trop méconnu, et tant d’autres fois encore où le corps de l’acteur est montré, affiché et utilisé). Puis cinq rôles esentiels sont décortiqués et longuement étudiés, à l’instar du personnage de Zabel dans « Quai des Brumes » dont on voit bien qu’il catalyse la face noire des rôles confiés à Simon, en contrepoint parfait du libertaire Boudu. Une analyse d’autant plus intéressante qu’elle ne cache rien du travail opéré par l’acteur pour jouer Zabel, rien vraiment pas même une certaine dose d’antisémitisme « bon teint » de 1938…Au delà, il est indéniable que l’art de Michel Simon éclate dans cette composition saisissante. Ainsi vont les grands acteurs : dans tous les excès de la représentation, dans toutes les facettes et la complexité des personnages qu’ils incarnent. Il faut en conclusion redire tout l’intérêt de ce livre : on se prend à rêver que chaque grand acteur fasse ainsi l’objet d’une telle attention critique. Vite, un film !Je me souviens que la chanson de Jean Ferrat « La Montagne » était celle du film de René Allio, « La Vieille dame indigne » et que ni la chanson ni le film ne m’ont quitté depuis.

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