Deuxième jour. Grande étape : Chine-Portugal-Corée-Roumanie. Des kilomètres de cinéma parcourus depuis 8h30 ce matin.Le réveil fut donc chinois avec RIZHAD CHONGQING réalisé par Wang Xiaoshuai, auteur notamment de BEIJING BICYCLE en 2000. On y suit le retour à Chongqing d’un capitaine de bateau à qui l’on vient d’apprendre que son fils de 25 ans a été tué par la police après une tentative de prise d’otages dans un supermarché. Curieuse impression en vérité : le travail est assurément accompli. Autrement dit, le film d’auteur asiatique idéal pour Cannes est bien là avec son scénario bien construit, sa mise en scène rigoureuse, sa caméra parfois « dardennienne », sa réflexion sur l’image photo et l’image vidéo, son arrière plan social, ses acteurs talentueux. Tout y est, vous dis-je. Tout. Et pourtant, je suis sorti de la salle de projection avec le sentiment de déjà vu, d’un programme maîtrisé mais sans âme véritable. Peut-être le poids du film d’Amalric était-il encore trop présent…Mais c’est à mes yeux un film qui flotte, comme si la recherche du fils relevait d’un parcours obligé, comme si le cinéaste s’était contraint à franchir des portes successives (la mère, les copains, l’ex-petite amie, la femme pris en otage, le flic, la photo absente,…). C’est un passé qui ne passe pas pour ce père trop longtemps absent, mais c’est comme si cette figure renvoyait à celle du cinéaste lui-même, presque absent de son film en définitive, comme si, à l’instar de son héros, il s’était mis sur pilote automatique au risque de perdre sa route et ses passagers-spectateurs en chemin.

Manoel de Oliveira pendant le photocall. Juste derrière lui, Pilar Lopez
Manoel de Oliveira pendant le photocall. Juste derrière lui, Pilar Lopez © Radio France / Eric Gaillard / Reuters

Cap ensuite sur le Portugal avec le nouveau film de Manoel de Oliveira : L’ETRANGE AFFAIRE ANGELICA. Tiens, ici aussi il est question de photo. Dans le film précédent, le père cherchait obstinément à trouver une photo de son fils vivant, après sa mort tragique. Chez Oliveira, c’est un photographe à qui l’on demande de photographier sur son lit de mort une ravissante jeune femme prénommée Angélica laquelle va se révéler vivante aux yeux du seul photographe en question. Amis rationalistes, abandonnez tout espoir en lisant ces lignes. Ici, il est question d’amour et d’amour fou. La Nadja d'Oliveira s’appelle donc Angélica et son amoureux d’Isaac va l’aimer à perdre la raison, à ne plus savoir que dire, à ne plus savoir que faire et à n’avoir qu’elle comme horizon (c’est si vrai qu’ils s’envolent ensemble…). Et pendant ce temps, la terre tourne : les hôtes de la pension de famille où vit Isaac n’en finissent pas de commenter sentencieusement les errances du jeune homme, tandis que des ouvriers labourent les vignes qui bordent le Douro, ce fleuve qu’Oliveira avait pris comme « sujet » dans son premier film. On songe au tableau de Brueghel « La Chute d’Icare » vu un jour au Musée des Beaux Arts de Bruxelles : un paysage bucolique et laborieux au sens propre du terme, une étendue d’eau et au loin perdu dans le temps arrêté du tableau, Icare chutant avec ses plumes. Le rêver se fracasse dans l’indifférence générale. Les travaux des champs continuent quand l’homme défie les Dieux ou quand un amoureux décide de défier la mort. Isaac « parle avec elle », avec son Angélica donc et comme chez Almodovar rien ni personne ne peut l’en empêcher. Quand il prend en photo les ouvriers agricoles, ces derniers ne s’animent pas sur la photo terminée : le prosaïque n’a rien de merveilleux. Mais quand il prend sa bien aimée en photo, alors son visage mort s’anime et s’éclaire pour lui, pour lui seul et pour l’éternité. Vous avez remarqué, jusqu’ici je n’ai pas fait la moindre allusion à l’âge du capitaine, pardon du cinéaste, le plus que centenaire Oliveira. C’est juste parce que tant de fraîcheur et de roublardise mélangés se fichent bien du temps qui passe. Cette ETRANGE AFFAIRE ANGELICA semble bien avoir été peinte par Chagall, écrite par Borgès et réalisée par… De Oliveira. La grâce plébeienne avec le citoyen Amalric hier soir, les anges passionnés avec l’aristocrate De Oliveira ce matin. Décidément, le Festival démarre au septième Ciel ou presque. Etape roumaine ensuite. On connaît la Nouvelle vague roumaine qui nous donna de ses nouvelles les années passées et obtint même une Palme d’Or. Des films crus, apres, rugueux, définitivement politiques et mordants, gestes cinématographiques hérauts d’une liberté retrouvée dans un pays à reconstruire et dépourvu de … salles de cinéma. C’était cette singularité et cette urgence et cette ironie qu’on aimait par dessus tout. Il fallait bien pourtant que cela arrive un jour : un film roumain comme les autres films du monde entier où il est question de famille, de couple, de rupture. Evidemment, ce serait trop simple, trop réducteur et surtout presque insultant de dire : le temps de la révolution filmique est terminé, la normalisation est en cours. Le cinéma roumain ne peut être à l’infini un cinéma de l’après dictature. On se réjouit même de cette nouvelle métamorphose. Pour autant, ce MARTI, DUPA CRACIUN (Mardi, après Noël) n’est pas vraiment l’hirondelle qui annoncerait le nouveau nouveau printemps des cinéastes roumains. Ici pas de social, pas de politique, mais envolée également cette belle radicalité formelle et temporelle qui faisait la marque du cinéma roumain. Le fond et la forme partis, que reste-t-il ? Un honnête film de couple qui ne dit rien de vraiment nouveau et le dit platement ou presque. Sprint final en Corée avec THE HOUSEMAID le curieux film de Im Sangsoo, l’auteur du très remarquable et très politique « The Président’s Last Bang » en 2005. Le Coréen ne quitte pas totalement l’ambition politique avec cette histoire qui met la lutte des classes au cœur de sa réflexion et qui nous fait songer aux « Blessures assassines » de Denis et à « La Cérémonie » de Chabrol. Ou comment l’irruption d’une jeune et naïve gouvernante fait basculer la vie d’une riche famille bourgeoise. Les variations de Im Sangsoo laissent pourtant dubitatif. A force d’osciller entre l’intimisme, la dénonciation sociale, l’ironie, la tendresse, il n’est pas certain que le cinéaste parvienne in fine à rendre concret ce q’il voulait peindre au-delà d’une simple caricature du genre « salauds de riches » ! Son personnage central, désarmant de gentillesse, finit certes par se tanner le cuir au contact de ses prédateurs-patrons, mais c’est pour mieux se fracasser ensuite dans une « morale » plus que convenue. A force de faire confiance à des cliches éculés et énoncés comme « les enfants ne savent pas mentir », le cinéaste risque le dérapage incontrôlé. Et de plus on est loin de l’invention formelle (image et son) de certains de ses films précédents. Sage Im Sangsoo, trop sage malgré tout. Demain ? Oliver Stone, Cristi Puiu, entre autres, et à 17 heures en direct de Cannes : « On aura tout vu » !

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