Pour les héros adultes de Burton, la question de leur filiation n’en est pas pour autant réglée. Elle est au cœur d’un nœud de souffrance, ainsi que le matérialisent les souvenirs traumatiques de Wonka, désavoué par son père (génial choix de Christopher Lee en vampire-géniteur), l’arrachement malgré lui du barbier de Sweeney Todd à sa fille Johanna (moteur même de sa vengeance sanguinaire), ou encore les récits rocambolesques d’Ed Bloom, dans Big Fish, qui furent des années durant un obstacle à se faire aimer de son fils. Ces relations impossibles ou torturées se manifestent dans le motif du masque qui hante un grand nombre de ses dessins (ses séries de Clowns et de Boys dans les années 90) ainsi que ses deux adaptations de Batman. Le grimage figé, en dissimulant les difformités du visage, provoque l’effroi parce qu’il est la négation du temps qui passe.Batman est orphelin, mu par la recherche de l’assassin de ses parents, de même que son ennemi, le Pingouin, a été abandonné à la naissance. Ces deux êtres, sans âge, en mal de généalogie, mènent un combat arbitré par Catwoman, toute de latex vêtue, émanation de la féminité absolue, sauvage et attirante comme une héroïne d’Hitchcock, démiurge tutélaire, auquel Burton se réfère en lui donnant une touche plus carnavalesque (le plan où Batman manque de tomber dans le vide rappelle celui de James Stewart au tout début de Vertigo). « J’aime ces personnages, leurs duels, travaillés par l’obscurité et le désir de lumière ». Burton aime l’entre-deux. Entre chien et loup. Entre film d’auteur et blockbuster.

Le plus européen des cinéastes américains ?

L’exposition est l’occasion d’accompagner le travail de Burton jusqu’à aujourd’hui, et de révéler des éléments issus de ses tout derniers films, Dark Shadows et Frankenweenie, qui sortiront en 2012. Ce dernier est un remake en stop-motion qui raconte la même intrigue que la version de 1982, bien qu’il situe son action dans un pays européen imaginaire du nom de New Holland. Après Mars Attacks !, satire fantaisiste sur une Amérique au bord de l’explosion (peuplée de promoteurs véreux, d’adeptes New Age et de militaires fascistes), et à partir de Sleepy Holllow, qui prend pour cadre une communauté d’immigrés hollandais fraîchement arrivés aux Etats-Unis, Burton a recentré son travail autour d’une nouvelle géographie.

Affiches de films : Batman, le défi - Alice aux pays des merveilles - Sweeney Todd
Affiches de films : Batman, le défi - Alice aux pays des merveilles - Sweeney Todd © radio-france

Il a décidé de se rapprocher physiquement et esthétiquement de l’Europe. Ce sera le Londres très Jack l’Eventreur de Sweeney Todd ; les références anglaises à Roald Dahl (Charlie) et à Lewis Carroll (Alice). Que signifie ce déplacement de centre gravité ? L’identité de Burton elle-même est soumise aux métamorphoses comme celles que subissent les personnages de sa Divine Comédie : les héros polymorphes de Trick or Treat (1980), immortalisés aux crayons de couleurs. Et si Burton était le plus européen des cinéastes américains ? Et s’il était le plus moderne de cette lignée de metteurs en scène illusionnistes qui inventèrent, avec le cinématographe, l’enchantement et la peur ?« Les films frappent à la porte de nos rêves et de notre subconscient. Cette réalité a beau varier selon les générations, les films ont un impact thérapeutique - comme autrefois les contes de fées ».Matthieu OrléanToutes les citations de Tim Burton proviennent de Tim Burton, Entretiens avec Mark Salisbury, Sonatine Éditions, 2009. Cet ouvrage est une traduction française de Burton on Burton, by Mark Salisbury, Faber and Faber, London, 1995.

Sweeney Todd: le diabolique barbier de Fleet Street -Johnny Depp dans le rôle de Sweeney Todd
Sweeney Todd: le diabolique barbier de Fleet Street -Johnny Depp dans le rôle de Sweeney Todd © Leah Gallo / Warner Bros
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