Petite table, sois mise, Anne Serre (Verdier)

Anne Serre
Anne Serre © Editions Verdier

Est-ce le songe d'un coeur brisé? Une femme raconte une enfance "particulière". Une maison et sa charge érotique, des parents incestueux, une mère nue, un père au sexe levé, habillé en femme dans la rue, des filles dévouées au plaisir de leurs parents et amis. Un bonheur enfermé dans le coffre-fort de l'enfance. C'est le conte d'Anne Serre, empruntant son titre aux frères Grimm. La table de la salle à manger est le lieu agissant de cette magie noire, s'y mire cette femme y cherchant ses souvenirs.

Un texte époustouflant. Il traverse les murs avec la plus grande incorrection.

Extraits de Petite table, sois mise!

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On m’a beaucoup demandé aussi, depuis que je raconte

ma vie, quelle sorte de rapports j’entretenais avec mes

soeurs. Ingrid et Chloé étaient probablement pour moi

comme les deux profils qu’on voit dans une glace à trois

faces lorsqu’on s’y regarde. nous étions la même et pas

tout à fait la même. nos âges nous rassemblaient, mais

je ne me rappelle pas avoir eu avec elles de ces conciliabules

ou de ces solidarités qui unissent les enfants d’une

même fratrie. nous n’étions assurément pas ennemies :

notre famille a toujours détesté et repoussé la haine, peutêtre

grâce à ces liens charnels qui nous unissaient. Je ne

voudrais pas, ici, sembler faire l’apologie des liens sexuels

en famille : je sais trop combien le sujet est délicat. Mais

puisque j’ai résolu de raconter ma vie en tentant d’ex21

primer le plus exactement possible ce que j’éprouvais

dans cette situation déréglée et pourtant si réglée qui était

la nôtre, nul ne me convaincra de m’arracher les cheveux,

de couvrir ma tête de cendres, de pleurer, puisqu’au fond

de moi nul ne pleure, mais au contraire, rit et demande

à danser.

IX

Le sexe de papa faisait nos délices. nous n’étions

jamais assez rassasiées de sa vue, de son toucher. Sa

forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les

plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, que je me

souviens du tapis à grosses fleurs de son bureau comme

d’un jardin bien supérieur à ceux de Le nôtre. Papa

agissait avec une certaine brutalité qui nous charmait.

À maman la folie, à elle les douceurs et l’extraordinaire

suavité de son corps blanc et doux ; à papa le sérieux

et la brutalité. Comme je l’ai déjà dit, pendant longtemps

ce fut Ingrid qui eut sa préférence, mais il ne

dédaignait pas pour autant de s’enfermer parfois dans

son bureau avec Chloé ou moi. Un peu comme le

docteur Mars en usait avec maman, mais moins pressé,

accordant toujours plus de temps au plaisir, papa nous

saillait avec vigueur. nous y prenions tant de goût

que dans les années soixante-dix et soixante-et-onze

particulièrement, je m’en souviens, sans cesse, quoique

intimidées à l’idée de sa colère – il n’aimait pas être

dérangé –, nous allions frapper doucement à la porte

de son bureau, énervées, affamées de ce plaisir que ni

le docteur Mars, ni Pierre Peloup ni les frères Vinssé ne

nous donnaient aussi bien. nous eûmes quelques cas

de conscience lorsque d’un côté, dans la grande salle

à manger à la table luisante, maman nous réclamait,

et que d’autre part nous avions décidé d’aller frapper

chez papa. nous nous tenions alors, contrariées, dans

le vestibule glacé, pieds nus puisque nous étions nues, le

doigt prêt à toquer, tandis que maman d’une voix tour

à tour mourante, affolée, suppliante, nous enjoignait de

venir à elle qui se pâmait déjà. Parfois, papa était le

plus prompt, et comme un tigre, après nous avoir introduites

dans sa pièce, se jetait sur nous tandis que maman

gémissait seule. Parfois nous étions fort nombreux à la

maison et le docteur Mars pénétrant maman inclinée

sur le disque luisant de la grande table de la salle à

manger, Pierre Peloup introduisant son membre en moi

dans le vestibule glacé – dont j’ai oublié de dire que les

dalles étaient vert foncé, elles aussi, comme le dessus

d’un lac –, Ingrid recevant le membre de papa dans le

bureau capitonné, nous étions tous – Chloé prêtant la

main ici ou là – heureux.

X

Si nous cessâmes de l’être pendant un mois ou deux,

ce fut à cause de la médisance de nos voisins. Je dirais

aussi : de leur envie. Avions-nous un jour oublié de tirer

les rideaux ? Y avait-il un espion parmi nous ? Myriam de

Choiseul qui se contrôlait peu n’avait-elle pu résister à la

tentation de se confier ? On nous soupçonna, bien plus

vivement que lors de l’épisode du psychologue à l’école.

Quelqu’un se mit en tête « d’avertir les institutions », et

un après-midi, une assistante sociale se présenta chez

nous.

…..

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Xii

C’est grâce aux frères Vinssé que nous sortîmes de ce

mauvais pas. Les frères Vinssé étaient venus nous examiner

psychologiquement, mandatés par je ne sais quelle autorité.

Ils nous emmenèrent très vite à la campagne, Ingrid,

Chloé et moi. nous leur indiquâmes le canal – sans jamais

mentionner le nom ni l’existence de Pierre Peloup –, et le

long du canal eurent lieu nos bacchanales. Yves et Yvon

Vinssé étaient jumeaux, ils se ressemblaient tant que nous

les appelions « les frères Vinssé » car nous avions du mal

à les distinguer. Chloé eut enfin du plaisir, elle qui avait

toujours été si inexplicablement mise à l’écart. Les frères

Vinssé nous découvrirent comme on découvre une terre

promise. Leur ardeur, leur joie étaient telles que souvent

nous craignîmes de les voir s’effondrer de bonheur. nous

n’avions pas connu cela avec le docteur Mars, ni avec

Pierre Peloup, Myriam de Choiseul ou Marjorie qui,

sans jamais pourtant bouder leur plaisir – ils étaient tous

passionnés –, exprimaient leur satisfaction avec plus de

retenue. Les frères Vinssé hurlaient le long du canal clair

sous les grands peupliers, ne nous quittaient un instant

que pour revenir en nous, ne savaient où donner des yeux,

de la tête, de la langue. nous étions obligées de les calmer

en les menaçant.

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Une semaine de Vacances, Christine Angot (Flammarion)

C'est le texte le plus choquant de cette rentrée littéraire. Christine Angot décrit dans ce livre la relation incestueuse entre une jeune fille et son père de la manière la plus explicite qui soit.

Il s'agit de son histoire, celle qu'elle avait déjà racontée dans L'Inceste, le livre qui l'a fait connaitre.

Un livre coup de poing qui choquera certainement les lecteurs. Il s'ouvre sur une scène de sexe entre un homme et "une femme"? On ne sait pas au début....et peu à peu on comprend....

un homme donc et une collégienne....une collègienne et son père...Cet homme dont on suit la semaine de vacances, on le connait depuis L'inceste. C'est ce père qui a fondé une deuxième famille, qui lui donne à voir ses demi frères et soeurs, ce père lointain qui l'enserre dans cet amour coupable. Depuis l'Inceste, il n'a pas changé. Angot, elle, a changé.

Christine Angot  "une semaine de vacances" Flammarion
Christine Angot "une semaine de vacances" Flammarion © Léa Crespi / Christine Angot

Elle ne dit plus "je" pour raconter, elle prend la distance de la romancière, décrit une jeune fille muette, soumises aux désirs sexuels d'un intellectuel bourgeois. Elle décrit cliniquement chaque acte sexuel, du contexte ne donne que des indices, laisse le lecteur deviner. Seul l'homme parle,de sexe d'amour, de ses maitressses, des bonnes manières. et ellese soumet, fidèlement. Expérience littéraire extrême, les mots scannent le réel au millimètre près. Le lecteur est aveuglé, fasciné, il doit se tenir en alerte face à ce père incestueux, cet enfant otage de son amour filial. Personne ne peut aimer ce livre, ce livre n'est pas aimable, c'est un morceau de littérature pure.

Tigre, tigre, Margaux Fragoso (Flammarion)

Flammarion publie le roman de Margaux Fragoso, Tigre, Tigre. Margaux Fragoso a été victime d'un pédophilie à partir de l'âge de 7 ans et pendant 15 ans. Elle raconte. Marie Darrieusseq traduit. Un roman, car il s'agit bien d'un roman. Une écriture juste. Pas de pathos. Des larmes, et de l'amour. De la souffrance.

Margaux Fragoso était l'enfant de parents fragiles. Un prédateur a pris les choses en mains, les sentiments en otage. Ce roman est aussi un document qui décortique les mécanismes de la psychologie des pédophiles.

Margaux Fargoso
Margaux Fargoso © Sara Essex / Sara Essex

Marie Darrieusseq a assuré la traduction.

Le public est-il prêt à recevoir ce livre, et à se mettre dans la peau d'une Lolita, à l'image de l'héroïne de Nabokov.

Ni malsain, ni obscène, ce livre donne l'ambiguïté des sentiments entre Margaux et son bourreau, la complexité des relations qu'elle a avec ses parents (sa mère est maniaco-dépressive et son père alcoolique)

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