L’exécutif s'est fixé pour objectif de féminiser au plus vite le haut commandement des armées. Quitte à forcer un peu l’évolution de carrière des femmes. Une politique volontariste qui a parfois du mal à passer dans les rangs militaires. Témoignages.

En 2020, un peu plus de 17% des militaires français sont des femmes.
En 2020, un peu plus de 17% des militaires français sont des femmes. © Radio France / Marie-Hélène Hérouart

Emmanuel Macron en a fait la grande cause de son quinquennat. Accroître l’égalité femmes-hommes, pour permettre à ces dernières d’accéder à des postes à hautes responsabilités. Une politique qui s’applique aussi aux armées, où il y a fort à faire. Actuellement, les femmes représentent environ 21% des employés de la Défense, dont 9,3% des généraux et 9% des lauréates de l’École de guerre (qui permet d’accéder au sommet de la hiérarchie militaire). Le cabinet de la ministre se targue d'avoir, avec ce ratio de 21%, le quatrième "ministère des armées" le "plus féminisé au monde". 

Ce qui ne l'empêche pas de vouloir faire beaucoup mieux. Depuis qu'elle a pris les rênes de la Défense en juin 2017, Florence Parly est très ferme sur ce sujet. Son équipe parle d'une politique “très volontariste” à cet égard. Quitte à forcer un peu l’évolution des femmes dans la hiérarchie militaire. Si les objectifs à court terme peuvent paraître timides (le ministère vise 10% de générales en 2022), le cap fixé par la dernière loi de programmation militaire est bien plus ambitieux : “Doubler la part des femmes parmi les généraux d’ici 2025”, selon les mots de la ministre des Armées en mars 2019, alors qu’elle dévoilait le plan mixité mis en œuvre au sein de l’institution depuis deux ans. 

Si certains se réjouissent de voir l’armée se féminiser, plusieurs militaires ne cachent pas leur réticences face à une politique de féminisation qu'ils présentent comme à marche forcée, fustigeant l'“impatience politique” qui la sous-tend.

Une volonté politique pressante

À trop en faire, Florence Parly dessert la cause”, lâche ainsi une jeune sergente. Récemment, un bras de fer a même eu lieu entre Florence Parly et les Chefs d’états-majors au sujet du tableau d’avancement des officiers. 

Le document, éminemment officiel, prévoit la montée en grades du haut commandement. D’après nos informations, il a été bloqué pendant quatre jours par la ministre parce qu’il présentait trop peu de femmes. Un accrochage presque sans conséquences, puisque le tableau d’avancement est finalement paru au journal officiel, le 18 décembre 2020, sans modification. 

Mais l’incident laisse un goût amer à certains. “Les militaires présentés au tableau sont triés sur le volet dans les régiments”, nous explique un colonel consterné par le “zèle” de Florence Parly. Selon plusieurs témoignages, cette volonté ministérielle s’agissant des nominations féminines crée un climat de suspicion autour des promotions. Plusieurs généraux, qui se disent pourtant en faveur de la féminisation des armées, déplorent une “instrumentalisation politique du sujet”, qui irait à contre-temps des us et coutumes de la Grande Muette. 

"Quand ça se joue dans un mouchoir de poche entre un homme et une femme, on choisit toujours la femme”, affirme une source haut-gradée.

Plusieurs officiers évoquent aussi une autre confrontation au sujet des promotions en 2019. Il concerne la générale Anne-Cécile Ortemann. “Brillante” pour les uns, “extrêmement compétente” pour les autres. Mais, promue générale à 48 ans au lieu de 50 ans, en dépit de la tradition militaire, sous l’injonction de Florence Parly qui voulait une femme sur la liste d’aptitude cette année-là.

Cette prise de galons légèrement prématurée est jugée “dégradante” par plusieurs de ses pairs, attachés aux traditions, que nous avons contactés. Ils auraient préféré la voir distinguée “en temps et en heure pour ne rien lui ôter de sa légitimité” tant son “avancement était une évidence pour sa hiérarchie”

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Un "effet vitrine" qui inquiète même les femmes

Dans les baraquements féminins, cet “effet vitrine” voulu par la ministre commence à inquiéter. “On prend le problème à l'envers” avance une militaire, âgée d’une vingtaine d’années. “Je ne veux pas de traitement de faveur. Je veux être considérée selon mon grade et mes compétences”.

Une aspiration qui semble se heurter à l’impossibilité de mettre complètement de côté les différences entre les hommes et les femmes dans une profession basée sur les compétences physiques.

Sur ce volet, le cabinet de la ministre aux Armées assume “une politique de l’équité”, et non de l'égalité stricte, qui permet des critères différenciés. À l’un des tests physiques pour intégrer Navale, Saint-Cyr Coëtquidan, l’École de l’air ou celle des officiers de la Gendarmerie nationale, les femmes obtiennent ainsi la moyenne avec cinq tractions quand les hommes doivent en faire douze. Idem pour les abdominaux : il en faut 45 pour elles, 55 pour eux.

Un fossé sportif qui se creuse ensuite dans les régiments. “Une femme s’entraîne avec un sac de cinq kilos, quand il en fait 11 pour les hommes”, indique un parachutiste. Avant de souligner qu’en conditions réelles “rien ne viendra alléger” ce fardeau.

“Il faudrait un barème identique, établi selon le poste, pour que ceux qui intègrent soient légitimes sans niveler vers le bas”, suggère une jeune engagée, consciente qu’il serait donc encore plus dur pour certaines d’intégrer les corps d’élite, tels que les commandos ou le GIGN.

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La mentalité militaire a changé…

Dans les hautes sphères du commandement, on admet que la féminisation des rangs est nécessaire.La montée en grades des femmes se déroule plutôt bien, elle est simplement naturellement lente, en raison du temps nécessaire pour devenir officier supérieur”, affirme un général.

Pour la contre-amirale Anne de Mazieux, chargée de l’égalité et de la mixité au sein de l’institution, le processus est enclenché, mais il faudra du temps pour faire muer l’armée, comme elle le rappelle :

“Il faut environ 30 ans pour former un général”

Les premières à avoir intégré Saint Cyr Coëtquidan, en 1983, sont ainsi tout juste en âge d’être promues.

Si plusieurs jeunes recrues affirment que “la mentalité a changé” dans l’armée, 

"ce sont souvent les ‘vieux chefs’ qui ont du mal avec la mixité" selon un haut-gradé.

La “peur” d’être taxé de “sexisme” ou d’être considérés comme rétrogrades, pousserait certains d’entre eux à être trop indulgents. Une jeune militaire, récemment déployée en opérations militaires extérieures (Opex) raconte ainsi qu’elle a vu le commandement s’empêcher de “sanctionner une femme, malgré son incompétence manifeste, par peur des retombées de la cellule Thémis [créée en 2014 pour lutter contre le harcèlement sexuel ou sexiste, NDLR]”.

Les réticences traditionnalistes du milieu militaire

Il n’empêche, il était grand temps que quelqu’un monte au créneau selon la générale Chantal Roche.Il faut forcer les choses aujourd’hui, parce qu’elles n’ont pas été faites avant”, insiste la fondatrice de l’association Avec les femmes de la Défense.

La chercheuse à l’Institut de recherches stratégiques de l’École militaire (IRSEM), Camille Boutron, alerte sur les réticences traditionnalistes d’un milieu “composé uniquement de professionnels depuis la fin du service militaire obligatoire” en 1997. Selon elle, "il est normal que les Armées soient soumises aux mêmes exigences envers l’égalité femme-homme que le reste de la société”.

Une volonté qui devrait aussi s’appliquer à réhabiliter la mémoire des anciennes combattantes d’après l’historienne Élodie Jauneau. "Après la Seconde guerre mondiale, près de 14 000 femmes ont été intégrées dans l’armée régulière, mais aujourd’hui encore la plupart des gens l’ignorent", rapporte l’autrice d’une thèse sur la féminisation de l’armée française entre 1938 et 1962.

Après tout, les femmes ont obtenu le droit de s’engager en 1938. Autrement dit, six ans avant d’obtenir celui de voter (en 1944). 

Le ministère français des Armées est le quatrième le plus féminisé au monde, le premier en Europe.
Le ministère français des Armées est le quatrième le plus féminisé au monde, le premier en Europe. / Ministère des Armées