Le rite est le mode privilégié de négociation avec les figures du désordre. Il est célébré pour traiter avec les puissances qui gouvernent les sociétés humaines. Il est un effort fait pour maîtriser les infortunes, les déséquilibres personnels, sociaux ou écologiques et a pour seule fin l’harmonie sociale et le maintien des régularités naturelles.

Or, dans la plupart des régimes animistes, les agents de l’infortune sont des êtres d’un autre mondeet un intercesseur, spécialiste de la surnature, sert de médiateur entre ces deux pôle s. Il négocieavec ses alliés, les esprits multiformes à la nature variable, génies anthropomorphisés ou avatars de dieux et d’ancêtres prestigieux.

Masque à transformation - Ethnie: Kwakiutl
Masque à transformation - Ethnie: Kwakiutl © musée du quai Branly, photo Hughes Dubois

Les intercesseurs.

Personnages liminaires, ils sont par définition marginaux . Ils enfreignent les séparations entre des mondes habituellement dissociés : le masculin et le féminin, le monde des vivants et celui des morts, celui des animaux et des hommes. Non désignés mais élus par le monde autre, ils deviennent, après un nseignement, initiés, aptes à effectuer les éprouvantes négociations avec les esprits.

Leur maîtrise des forces permet aux « maîtres du désordre » de guérir et donc d’exorciser, de protéger, d’enchanter ou de désenchanter, de prédire ou de décrire les troubles à l’origine des infortunes mais, dans tous les cas, leur rôle est de rétablir les déséquilibres cosmiques à l’origine des désordres écologiques, psychologiques ou humains.

Les Clowns sacrés.

Parmi les hommes-limites, certains se distinguent par leur condition de clown : ce sont les bouffons rituelsd’Amérique du Nord, qui ont leurs homologues en Afrique et parfois en Océanie. Ces clowns sont loin d’être de simples amuseurs : ils représentent les héros triksters . Ces bouffons cérémoniels ont comme fonction de rendre manifeste le censuré, le refoulé, le réprimé.

Christophe Berdaguer et Marie Péjus
Christophe Berdaguer et Marie Péjus © CIRVA © Jardin d'addiction, Berdaguer&Péjus, 2011 © Berdaguer&Péjus

Voyages cosmiques et psychonautes.

Le voyage permet à l’intercesseur d’aller négocier avec les esprits célestes ou souterrains . Vols magiques, rites d’ascension d’une échelle, d’un arbre cosmique ou d’un mat, expériences extatiques de lévitation, mais aussi voyage au fond de la mer sur un poisson, sous la terre avec une fourmi ou sur le dos d’un animal volant.... les maîtres du désordre sont les techniciens du difficile passage de l'abîme spatialqui nous sépare du monde des esprits. Sont présentés quelques véhicules utilisés par les voyageurs cosmiques : sièges, échelle mapuche, bâtons bouriates à têtes de chevaux, tambours, etc.

Utilisés dans de nombreuses cultures, les psychotropes ouvrent la voie vers les esprits, enclenchent la communication et permettent une grande mobilité de l’âme . Une série d’objet taïno, inhalateurs, pilons, cuillères, plat pour la cohoba, spatules vomitives, illustre cette pratique dans les Grandes Antilles.

Caractéristique de notre époque contemporaine, un grand intérêt s’est développé pour le

néochamanisme,associé au mouvement "New Age" et à l’utilisation des psychotropes traditionnels (Ayahuasca, Peyotl ou Iboga). Pour évoquer ce courant, une grande sculpture en verre des artistes Berdaguer & Péjus plongera le spectateur dans un « Jardin d’addiction », entrelacs de fioles géantes de parfums, odeurs de différentes substances (alcool, cocaïne, herbe, opium...) toutes responsables d'un état de dépendance chez l'homme.

Métamorphoses.

Arlequin de Pablo Picasso
Arlequin de Pablo Picasso © Succession Picasso 2012 - © Metropolitan Museum of Art /RMN

Le « maître du désordre » exerce un art oral et théâtral. Dans certaines régions, pour la chasse ou pour la cure, pour le voyage, il doit pouvoir se métamorphoser en animal. Son corps, par le chant, le son, les psychotropes, le masque, ou par simple concentration, s’ouvre au monde autre. Sa communication avec le sur-monde est attestée par l’effet de cette transformation. Le costume animal qu’il revêt n’est pas un simple déguisement : il illustre la capacité du chamane à s’élever vers les différents mondes des esprits. Cet « ensauvagement », ce zoomorphisme est un pilier essentiel de beaucoup de sociétés dont les cultures contestent la distinction des règnes. Le rôle des esprits auxiliaires est dans ces cas-là fondamental. Ils sont l’alter ego ou le support d’incarnation temporaire de « l’homme-limite » qui peut devenir esprit animal : poisso

n, oiseau, renne ou baleine.Des linogravures de Picasso (autoportraits de l’artiste en faune) et une vidéo de l’artiste contemporaine Chloe Piene viennent faire écho à ces rituels animistes de métamorphoses, en évoquant en différentes étapes le processus mental de transformation de l’artiste, laissant libre cours à son animalité.

Epicerie des forces.

Afin de négocier avec les esprits, la fabrication et la manipulation de divers objets réceptacles de cette force cosmique est nécessaire. Cette section présente un grand « bazar » rassemblant, dans un apparent désordre, les élémentsnécessaires à l’activation des forces dans différentes cultures : bâtons, récipients, livres magiques, hochets, statuettes, etc.

Maladie.

Au désordre cosmique répond le désordre individuel, illustré entre autres par la maladie. Dans cette partie sont présentés des objets africains et européens qui évoquent cet état de « grotesques », des corps déformés par différentes afflictions.

Nkisi, statue magique Songhye - Collection privée / Tête de Marotte
Nkisi, statue magique Songhye - Collection privée / Tête de Marotte © Studio Philippe de Formanoir - Paso Doble / RMN-GP (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Exorcisme.

En réponse à la maladie, intervient la notion d’exorcisme, illustrée dans l’exposition par le rite d’exorcisme sri lankais. Il s’agit de localiser la source du désordre puis de l’expulser, et de restaurer ainsi le bien-être du patient et provoquer son retour à la « normalité ». Dancing my Cancer d’Anna Halprin, présentée dans cet espace, montre l’artiste effectuant une performance de conjuration de sa propre maladie.

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