À Clichy, dans les Hauts-de-Seine, une quinzaine de soignants de l'équipe de réanimation de l'hôpital Beaujon a participé à une cérémonie "de la reconnaissance". Devant leur direction, ils ont pu témoigner de ce qu'a été pour eux la crise du COVID. Entre peur, tristesse et immense fierté.

Une partie de l'équipe de réanimation de l'hôpital Beaujon, à l'issue de la "cérémonie de la reconnaissance"
Une partie de l'équipe de réanimation de l'hôpital Beaujon, à l'issue de la "cérémonie de la reconnaissance" © Radio France / Julie Pietri

"Excusez-moi, je suis un peu émue" commence Fatou, aide soignante. Elle est l'une des premières à prendre la parole dans un amphithéâtre de l'hôpital Beaujon de Clichy. Un micro à la main, celle qui a été surnommée "la joie" par ses collègues au pic de l'épidémie raconte l'esprit d'équipe, la solidarité : "Tous les jours, on avait envie de venir travailler. Ce qui nous a permis de tenir ensemble, c'est notre cohésion". La salle applaudit. Remercie. Il en sera ainsi après chaque prise de parole. Si la fierté du métier, la valeur, le sens retrouvés du travail au sein de l'hôpital public sont au cœur des témoignages, la dureté du quotidien, la peur, l'angoisse, reviennent sans cesse. 

"Dans son regard, une peur indescriptible"

Mélody, infirmière, s'adresse au public de l'amphithéâtre sans détours : "Pour moi, ça a été effrayant. J'aimerais vous parler d'une expérience qui m'a beaucoup marquée. Le premier patient dont je me suis occupée s'est dégradé rapidement. On a dû l'endormir et le mettre en coma artificiel. Ça a été très compliqué pour moi parce que je me souviens avoir vu dans son regard une peur indescriptible. Il me regardait comme s'il me disait "je pense que je ne me réveillerai jamais". 

"Pendant deux-trois semaines, vraiment... on ne savait pas quand ça allait s'arrêter" ajoute Igor, médecin qui raconte comment un homme, père de famille, lui a dit droit dans les yeux avant d'être placé sous respirateur qu'il devait le garder en vie "parce qu'il voulait voir naître son troisième enfant" : "On a réussi, il a survécu". 

"Quand un patient vous dit ça, ça vous affecte forcément, ajoute Aurélie, infirmière. 

"Un soir, on a reçu un patient dans un état très grave. Il avait du mal à respirer. Il était entouré de médecins mais personne ne lui parlait. Je me suis dit : 'non ! On ne peut pas faire ça ! On ne peut pas ne pas parler aux gens'... Je lui ai donné ma main et il me l'a serrée tellement fort..."

"Quelques minutes plus tard, ce patient a été intubé. J'ai alors pris le sac avec lequel il était arrivé et je suis tombée sur un cahier. Sur la première page de ce cahier, il y avait écrit 'mes dernières volontés'. Ce cahier il m'a.... il m'a vraiment mis un coup". Aurélie ne sait pas ce que ce patient est devenu. "J'espère vraiment qu'il s'en est sorti. La tristesse est ce que je retiens de cette période. Un ascenseur émotionnel".

"Je n'avais pas vraiment envie de revenir ici mais je voulais leur dire merci"

Tour à tour, les soignants de réanimation racontent cette solitude face à la mort. Les au-revoir par Facetime. Les familles tenues informées à distance. En face, assis dans les rangées de l'amphithéâtre, le directeur de l'hôpital écoute puis salue avec fierté le courage de ses équipes. Un ancien patient est là aussi. Il s'appelle Pierre-Yves, n'a que 37 ans. Il sort de deux mois de profond sommeil, intubé, quatre fois réveillé sans succès. La cinquième tentative a été la bonne. Il a perdu 25 kilos en quelques semaines : "Je n'avais pas vraiment envie de revenir ici mais je voulais leur dire merci. Ils ont été présents auprès de ma femme. Ils étaient sur tous les fronts". 

Justine, infirmière, l'a repéré dans la salle : 

"Quand on voit des patients qui reviennent nous voir, c'est ... waouh"

Elle se dit très heureuse d'avoir pu s'exprimer devant sa direction : "Ils ont ressenti la crise comme nous on l'a vécue. On n'a jamais l'occasion de leur parler : moi c'est la première fois que je voyais le directeur de l'hôpital Beaujon... et surtout quand on voit qu'il est fier de nous... ce n'est pas rien". 

"S'il n'y a pas de témoignage, bien faire son job, ça ne suffit pas"

Le nom donné à cet échange, "cérémonie de la reconnaissance", prend alors tout son sens. Le projet a été proposé par la direction de l'Assistance Publique Hôpitaux de Paris et piloté notamment par Anne-Sophie Michel, coach interne à l'APHP : "L'idée était d'avoir un temps pour marquer une pause symbolique et reconnaître le travail qui a été fait. Mais la reconnaissance ne se fait, ne se réalise que parce que l'on raconte ce que l'on a vécu devant quelqu'un qui entend. S'il n'y a pas de témoignage, le seul fait de se dire j'ai bien travaillé pendant la crise, j'ai bien fait mon job ça ne suffit pas". 

Guillaume Dupart, cadre supérieur infirmier anesthésiste acquiesce : "Avoir un moment off, où on se pose, où on réfléchit à tout ce que l'on a vécu me paraissait primordial".  Avant la cérémonie de la reconnaissance, plusieurs temps d'échanges entre collègues ont été proposés aux soignants qui participaient à l'expérience. "Ce qui est ressorti de ces séances, c'est notamment la peur, la peur de l'inconnu, l'angoisse, l'anxiété... et ça je ne l'avais pas vu du tout, en tant que cadre supérieur. Ils ont fait preuve de professionnalisme jusqu'au bout des ongles pendant toute la durée de la crise". Il en retient que "même si ces personnels de réanimation ont l'habitude de traiter l'urgence et de côtoyer la mort au quotidien, ils étaient en fait extrêmement touchés". 

Parmi les 250 membres de son équipe, seuls une quinzaine ont pu participer à cette expérience. "On s'aperçoit qu'il faut mettre en place plus largement ces moments de débriefing". Et d'ailleurs, nombreux sont les soignants de l'hôpital Beaujon qui aimeraient eux aussi, pouvoir prendre ainsi la parole.

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