Caramba, raté ! Que la vision matinale du nouveau film de Pedro Almodovar, « La Piel que habito » ait fait naitre en nous ce juron iconoclaste et déplacé montre l’étendue de la déception subie… Pensez donc, sur le papier, il s’agissait de l’alléchante rencontre entre un auteur de polar ô combien adulé à juste titre, Thierry Jonquet et son roman « Mygale », et un cinéaste admiré, chavirant et enivrant. Hélas, l’alchimie n’est pas au rendez-vous. De l’ambiance en noir et blanc, radicale, effrayante, tendance revendiquée Franju et « Les Yeux sans visage » du roman de Jonquet, il ne reste rien ou presque chez Almodovar, comme si ce dernier voulait à tout prix faire rentrer dans son univers les obsessions d’un autre, sans baisser un peu sa garde pour mieux réussir la symbiose. La greffe ne prend pas et c’est tout le paradoxe d’un film dont c’est le … sujet ! Certes, on voit bien ce qui a retenu l’attention du cinéaste chez Jonquet puisqu’il est ici question de changement de peau au sens propre du terme et un changement de peau qui va jusqu’au changement d’identité sexuelle. Là où Jonquet livrait une terrifiante fable sociale ouverte sur nos gouffres, Almodovar nous refait le coup des crises de nerfs en famille mais cette fois à coups de scalpels et autres manipulations génétiques. On aime en général le cinéma d’Almodovar parce qu’il est sans cesse sur le fil du rasoir. Pourquoi avoir accepté hier les folies de « Parle avec elle » et rire presque devant celles pourtant sérieuses de ce nouveau film ? Mystère, à vrai dire. Sans compter qu’on ne retrouve pas cette fois le souffle épique et passionné du film précédent, « Etreintes brisées » : celui-là, nous l’avons tant aimé !... Qu’on nous comprenne bien, Almodovar reste à cent coudées au-dessus du lot habituel, mais ici le fragile équilibre de son cinéma funambule menace sans cesse de s’effondre, s’effondre parfois pour se relever difficilement. Aucun moment de grâce ne vient troubler le récit tout en allers et retours temporels. On se fiche presque de ces rapports mère-fils et père-fille que le film veut mettre en avant à tout instant. Ce « Tout sur nos enfants brisés » ne nous touche pas. Il nous laisse sur le bord d’une route pourtant familière. Et les rires ironiques et décalés de la salle nous restent en travers de la gorge. Non qu’il faille regarder les films d’Almodovar avec l’esprit de sérieux mais parce que chez lui d’habitude les rires se transforment immédiatement en sourires mélancoliques. Rien de cela ce matin. Juste un polar horrifique avec savant fou, bonne dévouée, cobaye affolé et victime vengeresse. Loin, bien loin de Jonquet qui transcendait ces figures normatives et tenait la note d’un conte cruel sans glamour aucun, glacé, glaçant. Il fallait plonger dans l’horreur et non jouer avec elle : à faire un peu son malin, Almodovar oublie l’essentiel et nous perd en chemin, hélas.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.