Le procès des parents de Marina Sabatier, morte en août 2009 après des années de maltraitances et de privations, s’est tenu du 11 au 26 juin devant la cour d’assises de la Sarthe. Eric Sabatier et Virginie Darras étaient poursuivis pour «actes de torture et de barbarie ayant entrainé la mort». La fillette avait 8 ans, ses parents avaient tenté de faire croire à une disparition. Les premiers jours de l’audience se sont concentrés sur la personnalité des accusés. Compte-rendu d'audience de Corinne Audouin.

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le dossier du procès Marina Sabatier devant la cour d’assises de la Sarthe.
le dossier du procès Marina Sabatier devant la cour d’assises de la Sarthe. © MaxPPP / Olivier Blain

Lui : Eric Sabatier , 40 ans. Grand - il mesure deux mètres - maigre, pâle, flottant dans son jean et sa chemise grise. Cheveux châtain coupés courts, petite moustache. Pendant la lecture des faits, il est plié en avant, les coudes sur les genoux, les yeux rivés au sol, et se prend parfois la tête dans les mains. On le sent gêné par ce corps encombrant. Ses gestes sont nerveux, parfois il tremble comme une feuille; il tord les mains, lève les yeux au ciel quand il cherche la réponse à une question difficile. Il porte encore son alliance, alors que le divorce a été prononcé le mois dernier.

Elle : Virginie Darras , 33 ans. Elle se tient plus droite que son ex mari, souvent immobile. En jean et long pull noir, ses longs cheveux blonds sont ramenés en queue de cheval. Le teint est rose, les sourcils, arqués, lui donnent un air perpétuellement étonné. Elle pleure beaucoup, baisse la tête la plupart du temps dans le box.

Les pièces à conviction sont déposées au pied de la tribune où siège la cour. Il y a là une caisse en plastique gris découpée en deux, dont le couvercle est couvert de béton craquelé. Après une demi-seconde d’hésitation, on comprend : c’est le container dans lequel le corps de la petite fille a été retrouvé. On se surprend à penser qu’on l’imaginait plus grand. C’est petit, le corps d’une fillette de 8 ans. A coté, un pot en terre cuite. Les parents avaient d’abord pensé cacher le corps dedans, avant d’y planter un palmier. Mais le pot, pour le coup, était vraiment trop petit.

On imagine cet arbre, posé à l’entrée de la maison. Avec le secret, le corps de Marina, enfoui sous ses racines. Marina, c’est l’histoire d’une petite fille à qui ses parents n’ont pas donné la vie.

Quand elle tombe enceinte, Virginie Darras vient de rencontrer Eric Sabatier. Elle a eu le coup de foudre pour ce grand type, le frère de sa voisine dans la Somme, qu’elle trouve «beau et gentil ». Elle devait se marier 3 mois plus tard avec Laurent, ils ont un fils d’à peine 1 an. Mais 15 jours après l’avoir rencontré, Virginie emménage avec Eric Sabatier à Nanterre, son fils dans ses bagages. Tout s’enchaîne, la grossesse, la demande, le mariage en octobre, en petit comité. Un conte de fées en accéléré… qui se fracasse un mois plus tard. Eric installe femme et enfant dans une petite maison dans la Somme qu’il prétend avoir achetée. Ils sont très vite expulsés : Eric a menti, il n’a pas les moyens.

le bébé attendu devient un fardeau

La désillusion est cruelle pour Virginie Darras, qui retourne vivre chez sa mère. C’est le moment où tout s’écroule. Et où le bébé attendu pour parfaire le tableau se transforme en fardeau. « Je vivais chez mes parents. Je n’étais pas la famille qui lui fallait ». Elle pleure. « Je me sentais nulle. Je n’étais pas capable d’élever un enfant en vivant chez mes parents ; je n’avais rien à lui offrir ».

Ce bébé à venir symbolise son union avec Eric Sabatier, dont elle ne veut plus entendre parler. « Je me sentais humiliée par ce qu’il avait fait ». Sa sœur racontera qu’elle l’a vue, à cette époque, se donner des coups de poing dans le ventre.

- J’ai vu une émission à la télévision sur l’accouchement sous X. C’est ma mère qui s’est renseignée à la mairie.

- Dans quel état d’esprit étiez vous? demande l’avocat d’Enfance et Partage, Rodolphe Costantino.

- J’avais hâte d’accoucher sous X.

- Hâte d’être débarrassée du problème ?

- Débarrassée... le mot la gêne, mais elle ne le réfute pas vraiment.

La mère de Virginie, Claudine, vient à son tour raconter la naissance de sa petite-fille Marina. Elle n’a pas voulu venir témoigner au Mans : « je n’aurais pas supporté ». Elle a produit un certificat médical, la cour l’entend donc en visio-conférence, depuis le tribunal d’Amiens. Depuis 32 mois que sa fille est détenue à la prison de Rennes, elle n’est pas venue la voir une seule fois.

Claudine raconte, avec son accent du Nord, sa vie d’ouvrière agricole dans la Somme, où l’on travaille « aux endives » ou « aux œufs ». Mariée à 18 ans, 5 enfants, dont Virginie est l’aînée.

Le petit dernier et seul garçon, Jérémy, est mort à 13 ans d’un cancer. Claudine pleure à son évocation. Virginie aussi. Elle ne cessera de s’essuyer les yeux pendant tout le témoignage de sa mère, la tête baissée, regard rivés sur les genoux, submergée par la gêne, l’émotion, on ne sait pas.

Quand sa fille revient vivre chez elle, enceinte, avec son fils sous le bras, sa mère s’inquiète. Virginie parle très vite d’accoucher sous X, « elle espérait renouer avec Laurent (son ex fiancé, le père de son fils) ». La grossesse, naturellement, était un obstacle à ce projet. Claudine tente de dissuader sa fille. Elle assiste même à l’accouchement, sort juste avant la naissance. «Si elle l’abandonnait, je ne voulais pas la voir, c’était trop dur ». Et c'est elle qui annonce à la famille, aux voisins, que le bébé est mort à la naissance. « Je suis revenue en pleurant. C’est moi qui ait dû mentir ».

Marina, Hélène, Maud

Qui a eu l’idée de cette première mort de Marina ? Ce n’est pas clair. Virginie, apparemment, a soufflé l’explication : « ça aurait pas fait bien de dire qu’elle était abandonnée », explique la mère. Mais peut être est-ce elle, finalement, qui a inventé ça. Elle ne sait plus. En tous cas, c’est l’explication que l’on sert aussi au père, Eric Sabatier. Lui non plus n’a pas droit à la vérité. La mort supposée de sa fille, dit-il, l’a dévasté. Sans qu’il fasse quoi que ce soit pour tenter de la voir.

Tout aurait pu, aurait dû s’arrêter là. La petite Marina, adoptée, élevée par des parents qui l’auraient désirée, aurait vécu sa vie, son autre vie, puisque ses géniteurs l’avaient déjà enterrée.

Mais Virginie n’en a pas fini avec ce bébé. De retour chez sa mère, la pression commence. L’une de ses sœurs a également accouché, six heures seulement après elle. Un bébé est là, l’autre pas. Culpabilité, remords de Virginie, réflexions des proches.

«Je voulais qu’elle reprenne la petite » dit la mère. « Je lui ai dit : va la chercher » raconte sa sœur.

- Qui, au final, a décidé de récupérer l’enfant ? demande le président.

  • Je pense qu’elle le voulait, quand même. C’était la limite, il ne restait que quelques jours.

On était tellement contents d’aller la rechercher… se souvient Claudine.

- Vous dites toujours « on » ou « nous ». Et elle, elle le voulait ?- Elle était contente de l’avoir récupérée, de la faire voir , élude la mère.

Virginie et sa mère sont allées chercher le bébé au bout d’un mois. Les infirmières l’avaient prénommée Marina, Hélène, Maud. «Virginie a gardé Marina, elle aimait bien ce prénom », raconte Claudine. Toute la suite de la courte vie de Marina ressemble à l’implacable déroulement de ce qui s'est joué à sa naissance. Marina n’est pas née, Marina n’existait pas, Marina est morte.

Le 26 juin 2012, Virginie Darras et Eric Sabatier ont été condamnés à 30 ans de réclusion criminelle, assortis d'une période de sûreté de 20 ans.

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