C’est un livre qui est passé inaperçu, ou presque. Rien que de très normal puisqu’il rame à contre-courant. L’heure est aux repentances tous azimuts, au mémoriel flagellatoire, aux musées des horreurs du passé même aux prix d’anachronismes béats, bref à la culpabilisation collective des erreurs individuelles ou minoritaires ou dictatoriales. Il est vrai que l’exemple est venu d’en haut avec une République demandant pardon pour des crimes perpétrés par ses plus farouches ennemis de l’intérieur... On pouvait rêver plus complexe et plus juste. Mais, non, il faut s’auto dénigrer et battre sa coulpe. Décidément ce livre n’est pas actuellement aimable. Intitulé « Le chagrin et le venin » (éditions Bayard), écrit par Pïerre Laborie, directeur d’études à l’EHESS, il prend à bras le corps une doxa franco-française de plus en plus globalisante qui entend bien prouver qu’à l’exception de quelques résistants forcément marginaux, il y eut durant l’Occupation 40 millions de Collabos auxiliaires dévoués et plus ou moins actifs de l’Etat français, celui-là même qui, dès sa création, n’eut de cesse de saper les fondements de la République. L’auteur voit dans « Le Chagrin et la pitié », étonnant documentaire réalisé au débuts des années 70 par Marcel Ophuls, le départ en fanfare d’une longue marche vers l’autodénigrement national. Que les choses soient claires, on est d’autant plus passionné par ce livre que longtemps on a considéré ce documentaire comme un régal, un formidable travail documentaire et historique, un vrai moment de cinéma-vérité. Tout le mérite du livre de Pierre Laborie est de nous faire considérer autrement « Le Chagrin et la pitié ». Si elle est à juste titre radicale, sa critique ne saurait nous faire oublier le plaisir pris jadis à découvrir puis à revoir ce film. Au fond, c’est bien là le drame : la conscience toujours vacillante avec laquelle on considère son propre passé national. La table est encombrée d’histoires familiales dont la plupart oscillent entre chansons de geste héroïques, micro-résistances, collaboration honteuse et, in fine, cadavre dans le placard ou, en l’occurrence, au fond du lac… Les propos de comptoir ne sont alors jamais bien loin. De petites anecdotes plus ou moins signifiantes en considérations plus générales sur la lâcheté de la nature humaine, on dérive avec délices vers les eaux troubles et vaseuses des histoires et non plus de l’Histoire. Et c’est ainsi qu’on finit par bâtir un passé national avec des micro-fictions plutôt qu’avec des études certes rébarbatives mais sérieuses. Tel est bien finalement le reproche principal que l’on peut adresser au film d’Ophuls : la dilution de l’Histoire dans plusieurs misérables petits tas de secrets. Et voilà pourquoi on en vient à dire que 40 millions de personnes ont collaboré… Ce que ne saurait montrer un documentaire qui entend faire scandale avant de faire sens, c’est tout simplement l’infinie variété des couleurs françaises durant ces années noires. Comme l’écrit justement Laborie : « il faut rappeler que résister ne signifie pas la même chose pour une jeune juive d’origine polonaise membre de la MOI, pour un paysan protestant cévenol, pour un prêtre réfugié lorrain devenu curé dans une paroisse du Quercy, pour un agent de réseau où l’espérance de vie est de quelques mois, pour des étudiants rédacteurs d’un journal clandestin, ou pour un fonctionnaire « loyal » membre du « NAP » (« Noyautage des Administrations publiques »). Vérités faussement évidentes que « Le Chagrin et la pitié » ne donnent ni à entendre ni à voir. C’est en oubliant cela que l’on finit un « beau » jour par tomber sur la tête comme récemment le fit Alexandre Jardin qui, tout à sa fulminante repentance familiale, veut désormais, je cite, « enjuiver la France ». C’est ce match nul d'extrémismes réducteurs que Simone Veil avait dû pressentir lorsque, dès la sortie du film d’Ophuls, elle avait émis les plus vives réserves quant aux idées qu’il propageait. Tous collabos hier ? Donc personne de vraiment plus coupable que d’autres. Donc tout le monde doit payer aujourd’hui. C’est en gros ce que cet insondable crétin d’OSS 117, alias Jean Dujardin, disait dans le second volet de ses aventures : « Oui, oui, oui tous les Allemands n’étaient pas des Nazis, je connais cette théorie ». D’une responsabilité collective à l’autre, d’une « théorie » rétrospective et documentaire, on bricole ainsi une histoire nationale aux allures de prêt à penser mortifère en lançant des slogans totalitaires (de ce point de vue le « enjuivons la France d’aujourd’hui » fait bêtement écho et par l'absurde radical à l’abominable « Désenjuivons la France » lancé et appliqué par le régime de Vichy en son temps). Et la bonne conscience des bons sentiments ne saurait tenir lieu de justification à des dérives langagières qui n’auront pour seul but que de réveiller la bête immonde en agitant devant elle un chiffon rouge dérisoire et idiot. Et puis ce que révèle fort bien Laborie, c’est l’actuelle dictature du « tout-témoignage » qui veut que la juxtaposition d’histoires individuelles et de paroles solitaires viennent en lieu et place d’une approche historique qui pèse, soupèse, compare, bref analyse en tenant compte d’éléments aussi divers que variés. Mais, une société qui a tellement peur de la disparition physique du dernier Poilu est d’abord une société qui doute de sa propre capacité à penser l’Histoire sans recourir à ses témoins directs. On tremble à l’idée du jour où il faudra bien faire avec la disparition du dernier Compagnon de la Libération. C’est ce qu’on fait ces hommes pour notre liberté qui devrait l’emporter sur toute autre considération « calendaire ». Comme si la Résistance, l’esprit de la Résistance, dépendait de cette pauvre petite chose qu’est une vie humaine et sa durée forcément courte. Si le témoin est plus important que le témoignage, alors il faut s’attendre à ce que nous ayons sans cesse la mémoire courte. Dans une intention assez proche, on sait gré aux excellents « Cahiers du Cinéma » de ce mois de faire leur une sur « La France, qu’en pense le cinéma ». De multiples et vraiment passionnantes contributions tentent d’éclairer cette belle problématique aux accents très actuels. On ne saurait trop conseiller aux lecteurs de ce blog, après avoir acheté le livre de Pierre Laborie, de passer dans un kiosque pour faire l’acquisition de ce numéro 665 des Cahiers. Il mérite toute notre attention, même si l’on peut être agacé par certaines facilités. Ainsi : que les films de Claire Denis soient souvent de belles réussites, qui pourrait le nier ? Mais on se désole vraiment de lire sous sa plume ceci : « Le drapeau américain est magique, on ne pense pas immédiatement au Tea Party quand on le voit. Le drapeau français peut représenter des choses moches. » Hiroshima, le napalm, la Somalie, le Chili, le Klan, les Indiens, la peine de mort et tant d’autres choses, c’est "magique" ? Côté « choses moches », on ne voit vraiment pas pourquoi la balance pencherait plus fortement et par essence presque, si l'on en croit la cinéaste, du côté du tricolore plus que de la bannière étoilée. C’est au mieux une vue de l’esprit, au pire une manifestation de cette auto-flagellation délicieusement française qui fait qu’en voyant un drapeau français on pense étrangement plus à Vichy qu’au Londres de la France libre. Et retour à Laborie évidemment au détour d’une citation qu’on aimerait juste maladroite; mais que l’on sent d’abord bien-pensante et toute confite en dévotion tendance « citoyenne du monde ». Et pourtant, c’est Jaurès qui avait raison : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène. » La prochaine fois que Claire Denis croisera un drapeau français, elle devrait méditer sur les propos du député de Carmaux, lequel dans son immense sagesse voyait bien la nécessité d’une nation pour que le vivre ensemble dépasse le tribal.

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