Le cœur fatigué de Philippe Séguin « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change » : j’ignore tout de Philippe Séguin, sauf une petite phrase ; et sauf qu’il était pupille de la nation, pied-noir de Tunisie, et dès lors - par force s’entend - respectueux du tyran Ben Ali, coléreux, gaulliste social ; ses amis l’aimaient, ses ennemis le craignaient, ses adversaires le respectaient, sa fourchette jamais ne faiblissait, et sa langue, qui n’était pas dans sa poche, lampait du whisky. Trop honnête ou trop franc pour réussir, homme de compromis mais jamais de compromission (phrase entendue et dont il faut apprécier la hauteur), il fit élire Chirac sur le thème de la fracture sociale qui le trahit en lui préférant Juppé. Résumé : ce type était trop bien pour nous. Et trop bien aussi pour la politique. Il était l’anti-Besson, une sorte de Mendès-France, un grand cœur égaré au cœur des sans cœur, un politique au destin brisé par les politicards. Les larmes de Fillon sont celles d’un valet ayant enfin le droit de quitter brièvement la livrée pour pleurer sur le cerceuil du maître, mais qui se hâte de la réajuster pour vendre ici ou là quelques avions. Ah, comme Fillon eut aimé être un politicien maudit comme Mendès et Séguin ! Tous aiment Séguin. Quand Chirac mourra, tous aimeront Chirac et sa bonne fourchette qui souvent piqua dans les assiettes de la République, mais bon, que celui qui ne s’est pas précipité vers les petits fours quand on sait qu’ils sont gratuits lui jette la première canette de bière. Pourtant de Chirac, une phrase me semble le sauver, une seule, malgré « le bruit et l’odeur », qui lui maintiendra le menton hors de la soupe si tant est qu’il doive un jour aller la manger en prison, ce qui est éminemment souhaitable, car le crime du doigt dans la confiture est vilain. Une phrase. Celle que Chichi prononça au Vél d’Hiv le 16 juillet 95, pour le 53° anniversaire de la Rafle : « Oui, ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français. » Chirac, d’une phrase, a effacé le mythe de l’Etat ayant disparu par magie durant quatre ans d’occupation. A cette police française, qui s’est comportée de façon ignoble (efficace si vous préférez), De Gaulle a donné la Légion d’Honneur en 44 pour fait de résistance. Quand vous verrez des flics rendre les honneurs, remarquez la fourragère rouge à l’épaulette, signe de la récompense collective. De Gaulle était un très grand politique. Bush eut maintenu les flics et la plupart des militaires de Sadam après l’avoir liquidé, Obama n’en serait pas à chercher à se barrer d’un pays plongé dans le chaos par son crétin de prédecesseur. Chichi, lui, est un politicard auvergnat qui suce ses doigts après avoir mangé trop vite. Et pourtant, sa phrase du 16 juillet 95 le sauve. Elle arrache la légion d’honneur aux épaulettes de la police parisienne. Elle vaut presque (presque, n’exagérons rien!) un Appel du 18 juin. Chichi, tu peux entrer au paradis des serviteurs de la République qui se sont bien servis, amen. Jospin a rendu hommage à Séguin, à sa manière coincée, du bout des lèvres. Jospin est le premier à avoir proposé de réhabiliter – réhabiliter, et non pardonnner - les mutins de 17. Et c’est là qu’intervient la petite phrase de Séguin. Séguin a réagi aux propos de Jospin, en se demandant où s’arrêteraient les réhabilitation de la gauche. Et il ajoute (je revois sa trogne sympathique à la télé) “S’agira-t-il un jour de réhabiliter les Waffen SS?”. Oui, bien sûr, on rigole, mais on le dit. Dans cette affaire de mutins, il y avait Mégret, Millon (“les laches et ceux qui font leur devoir”) et les autres qui ne savaient trop quoi dire. Et Séguin et sa petite phrase rigolarde prononcée de ce ton de vieil accordéon essouflé dont il avait le secret. Chaque chose venant en son temps, il se trouve que je découvre ces jours-ci “Clavel soldat” de Léon Werth. C’est peu de dire que ce livre sur la condition du soldat de 14 est magnifique, il est aussi une réflexion désespérée sur le fait de ne pas avoir eu le courage de désobéir. Clavel pleure sa lacheté d’embrocher du boche. Vu de loin, de très loin vraiment, au chaud, en pantoufles et à Paris, le mutin de 17 me semble un homme extraordinairement courageux, exceptionnel dans le troupeau. Après la débacle de 40, Léon Werth a publié “Déposition” qui est l’anti “Clavel soldat”: une ode au désir de se battre, de résister, de tuer du nazi. Le père de Philippe Séguin a fait ce que souhaitait Werth, et en est mort. Le petit Philippe a reçu les décorations du père, qui ont une autre allure que celles de la police parisienne. Une phrase ne résume pas plus un homme qu’un livre. Et pourtant si. “Je vous ai compris” résume De Gaulle pour les Pieds-noirs, “Et pourquoi pas rétablir les Waffen SS à ce compte-là?” me fera toujours penser à Séguin, et à l’immense déception ressentie ce jour-là. J’ai tort. Mais j’aime les mutins de 17, c’est plus fort que moi.

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