Le corps a ses raisons Enfin on s’intéresse à l’explosion du nombre des gardes à vue, scandale bien français comme le suicide en prison. 600000 gardes à vue contre 200000 en 1975 ! Trois fois plus de coupables en 35 ans ? Bien évidemment non. Les raisons de l’explosion ? La culture du chiffre, de la performance : pour augmenter le taux d’élucidation, on arrête systématiquement, on trouve de plus en plus de coupables, et on affiche du chiffre. Et deuxième raison, essor de la comparution immédiate, de la justice rapide, efficace. On est pressés : garde à vue, jugement, prison. La garde à vue est une humiliation, morale évidemment, mais au départ une humiliation physique. Depuis l’abolition de la torture, à la veille de la Révolution, le corps des prévenus ou des condamnés a été, petit à petit, respecté. En 1810 on pratique encore la marque au fer rouge, sur l’épaule du condamné. Jusqu’en 1832 on coupe la main du parricide avant de lui couper la tête – nous qui regardons de haut les stricts applicateurs de la charria, souvenons-nous d’où nous venons. Longtemps les exécutions sont publiques et les médecins conseillent aux couples d’y assister comme « remède à l’impuissance ». C’est dire la connotation sexuelle du supplice. Sous le corps du prévenu ou du condamné, le sexe. Il faut attendre la Révolution pour que le viol d’une femme ne relève pas de la « luxure », mais d’un délit, puis, beaucoup plus tard, soit caractérisé comme crime. L’interdiction des exécutions publiques, puis la suppression de la peine de mort sont un progrès, tout simplement. Un jour on interdira l’exécution publiques des animaux, destinée à exiter une foule sexuellement frustrée, et ce sera aussi un progrès humain. La garde à vue permet aux policiers d’exprimer, plus ou moins fortement, ce qui existe de plus hideux au cœur des hommes, le sadisme. Bien évidemment les policiers ne sont pas des sadiques : ils sont des hommes, et tout homme, mis en condition de l’être, est sadique. Et toute femme aussi, ce qui est assez poignant, hélas, les exemples de maltraitance des policières sur des femmes abondent. Les policiers empoignent, serrent, palpent, fouillent, scrutent, et sans doute sont-ils plus dégoutés qu’heureux de le faire. Mais collant, empoignant serrant, palpant, fouillant, scrutant, ils sont dans un rapport charnel et sexuel. Les exemples abondent d’humiliations, mais on veut bien croire que saisir le bras d’un homme ou d’une femme, le tordre, le menotter, bref toucher un corps n’est pas très agréable. Pour les victimes, c’est odieux. Pourquoi faire oter leur soutien-gorge aux 55000 femmes placées en garde à vue ? Pour en vérifier la couleur ? Dans « Un roman français », le sympathique et comique Beigbeder est placé en garde à vue, et là, fini la rigolade : il ressent une peur, une frayeur et une humiliation totales, cette humiliation que les policiers ne cachent vouloir infliger à sa célébrité. Dans la garde à vue des mineurs, comment ne pas penser qu’il s’agit de la volonté d’humilier la jeunesse ? La garde à vue doit devenir un temps de procédure pénale ordinaire, avec arrivée immédiate de l’avocat, en concordance avec les droits de l’homme au sens de la Cour Européenne. Les policiers sont contre, qui veulent être seuls à seul avec le menotté, selon la vieille idée qu’il faut faire craquer le prévenu pour qu’il avoue. Dans certains commissariats la fouille à corps ne se fait jamais ; ailleurs elle se fait systématiquement. « La perversité n’est pas universelle » dit le vice-batonnier de Paris. La perversité n’appartient pas à la justice. La garde à vue n’est que la queue de comète de la torture. Les policiers ajoutent que la garde à vue est une première forme de sanction. Quoi ? Ils punissent par la garde à vue ? En quoi ont-ils le droit de définir une sanction ? Sont-ils des juges ? Qui sont-ils pour punir ? Qui sont-ils pour décider d’un châtiment corporel et d’une humiliation psychique, souvent indélébile ? Vous direz : à ce compte là, les matons n’ont pas le droit de foutre une bonne dérouillée à un détenu récalcitrant avant de le jeter au mitard. Non, pas le droit. Et comment vont-ils l’ammener au mitard ? avec des pincettes pour ne pas le palper ? Sur un pavois pour éviter de « l’humilier » ? En le tirant avec un lasso ? Je ne sais pas. Je sais simplement que les fouches caudines radiographiant les corps sont un progrès par rapport aux fouilles à la main. Mon corps n’est soumis à personne. Il n’appartient qu’à moi et à ceux qui ont le droit de le palper, en général ceux qui l’aiment ou le respectent, c'est-à-dire ceux qui m’aiment ou me soignent. Ce qui nous amène à la question de la burqa, qui n’est pas une question mineure, et encore moins la question d’une minorité (voir le « Manivelle » de Gérard Biard p ). Dans un monde où l’équarissage des corps féminins est la règle, où l’on affiche en grand des corps nus féminins écartelés – le corps nu ou à demi-nu de la femme, sa bouche, son visage non pas érotique mais banal, sont le fondement de la pub – certaines femmes décident de s’afficher par « anti-corps féminin » en quelque sorte. De quoi pourrait faire la pub une femme en burqa ? Même pas d’une crème pour les pieds, et pourtant ces corps totalement cachés n’ont rien de banal. Ils sont une atteinte à la pudeur, parce qu’ils supposent une femme totalement soumise, corps et âme, en dehors de tout contrôle, de toute loi, de tout respect, à une brute religieuse (ou peut-être un troubadour, on peut rêver) et qui se flatte publiquement de son esclavage. Quelle est la différence entre une minijupe et en burqua ? La première peut, magré tout, tout interdire. La seconde rien. Elle marque la soumission du corps et n’a pas sa place dans état de droit.

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