« The devil and Daniel Webster ». Ce film ne vous dit rien ? Jusqu’à aujourd’hui 21 heures, à moi non plus, rassurez-vous ! C’est la magie des DVD et plus précisément ceux que sortent des éditeurs talentueux comme c’est ici le cas avec Carlotta. En quelques mois, Carlotta nous aura ainsi permis de (re)découvrir plusieurs perles du cinéma mondial : un incroyable et visionnaire De Palma avec De Niro d’avant Scorsese (« Hi, Mom ! »), quatre Bolognini pour le moins rares (dont « Liberté, mon amour » et « Les Garçons »), un Visconti dont James Gray s’est inspiré pour son « Two lovers » (« Nuits blanches »), un Elio Pietri fa meux mais toujours délectable (« Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon ») et d’autres encore, cha que DVD faisant l’objet d’un travail éditorial particulièrement soigné. « The devil… » donc. Soit un film réalisé par un auteur hollywoodien, William Dieterle, trop souvent oublié. On lui doit pourtant, entre autres, le plus beau « Notre-Dame de Paris » du cinéma avec Charles Laughton dans le rôle de Quasimodo. Le diable est ici incarné par Walter Huston, le père de John, qui campe un Méphisto absolument génial (c’est une adaptation du mythe de Faust dans l’Amérique des campagnes profondes du XIXè siècle). Sautillant, malin (évidemment) comme un singe, bougrement sympathique et charmeur, porteur d’un petit chapeau tout droit sorti de chez un couturier bavarois ! Origine géographique d’autant moins anodine que le film date de 1940 et ce diable-là pourrait symboliser tout à la fois Hitler et le capitalisme américain encore tout fumant des cendres de la crise de 29. Il est d’ailleurs question de banques prédatrices, de crédits immobiliers ruineux, d’usures scandaleuses et autres scandales propres à mettre sur la paille le peuple. Mais tout cela, c’est du passé, n’est-ce pas… Face à ce diable s’élève donc le nommé Daniel Webster politicien honnête et droit qui prend le parti des spoliés et refuse de s’allier au diable tentateur lequel finit par lui dire alors que pour la Maison Blanche ce sera bernique. Au moins les choses sont claires pour Dieterle : tout candidat américain à la présidence doit s’allier au diable s’il veut parvenir à ses fins ! Alors Webster, à travers une plaidoirie improvbisée dont le seul le grand cinéma humaniste américain a le secret, rejoint, entre autres, le Mister Smith de Capra dans la longue galerie des héros de la Constitution fantasmée et de la démocratie sublimée. Et puis d’autres fées se penchèrent sur ce film produit par la RKO la même année que « Citizen Kane », puisque sa musique est signée par Bernard Herrmann le futur compositeur de chefs d'oeuvre d’Hitchcock et que son montage fut l’œuvre de Robert Wise. Mais le plus étonnant est ailleurs, dans un second rôle féminin essentiel incarné par la Française Simone Simon. Elle venait de jouer chez Renoir aux côtés de Gabin dans « La Bête humaine », mais avait refusé d’être de l’aventure de « La Règle du jeu » pour précisément partir aux Etats-Unis et retrouver Dieterle dans un rôle à sa mesure : la fille du diable en personne. Et c’est grâce à ce rôle d’une sublime perversité qu’elle fut engagée dans la foulée par Tourneur pur être sa Féline, soit son plus beau et son plus grand rôle.Chez Dieterle elle est plius que que parfaite de sexualité à peine voilée, de sensualité en marche, le tout avec des allures de collégienne effarouchée quand il le faut (donc jamais trop longtemps !).Ajoutez une scène de bal avec des zombies que Kubrick a forcément vue avant de tourner celle de son « Shining » et vous obtiendrez un film incroyablement étrange qui sent à la fois le souffre des enfers, la bonne conscience de la fable politique à la mode de l’Oncle Sam démocrate, le parfum du cinéma fantastique et onirique, sans oublier les effluves du drame social et du mélo familial. Trois solides bonus parfaitement en situation terminent l’ensemble. Un film de 1940 sans l’ombre d’une ride. Qui dit mieux ?

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