Le Musée de l'innocence
Le Musée de l'innocence © Radio France / vincent josse

Un quartier modeste d’Istanbul, le quar­tier popu­laire de Cukurcuma, sur la rive euro­péenne du Bosphore,dans une ruelle. Le musée est une maison de trois étages, recouverte de peinture rouge. On entre ici comme dans un roman. Et pour cause : le musée est né d’un roman ; c’est une extension du dernier livre du Nobel de littérature 2006, "le musée de l’innocence", sorti en Turquie en 2006 et publié l’an dernier chez Gallimard. Une histoire d’amour tragique qui nous promène dans Istanbul, le grand sujet de Pamuk, des années 70 à aujourd’hui.

La trame ? Kémal, un jeune bourgeois d’Istanbul doit se marier, mais il tombe amoureux d’une jeune femme d’un milieu modeste, 18 ans, sa cousine, Fuzun. Naît alors une longue passion, une histoire contrariée et tragique qui amènera Kémal à collectionner tous les objets ayant appartenu à celle qu’il a aimée. En accumulant ces objets, il va conserver le passé en le sacralisant, convoquer le bonheur qu'il est persuadé d'avoir vécu.

Lors de l’écriture de son roman, Pahmuk a eu l’occasion, Nobel oblige, de voyager beaucoup, en Europe et ailleurs. Il a visité toutes sortes de musées. Les plus modestes l’ont ému. Ceux qui racontent des histoires individuelles plus que ceux qui renferment des trésors nationaux. Et il s’est dit: pourquoi pas moi?

Au lieu de prolonger le roman, « le musée de l’innocence », best seller en Turquie, par une adaptation cinématographique, pourquoi ne pas créer un musée qui exposerait tous ces vrais faux objets conservés par Kémal ?

Ils sont donc là, dans cette maison rouge qui ouvre demain, ces mégots, ces barrettes, ces chiens en porcelaine, ces petits rien qui ont accompagné le quotidien des deux héros de papier. Le vrai faux mausolée des amours de Kemal et Fossoune, enfermé dans 83 vitrines, comme ils le sont dans le roman composé de 83 chapitres.

Dans une scène d’ouverture, Kémal fait l’amour pour la première fois avec Fuzun qui perd une de ses boucles d’oreille. Cette boucle en forme de papillon a sa place, dans le musée. Plus loin, la robe fleurie que portait, un jour particulier, Fuzun. La robe est là, posée sur un mannequin, dévoilant donc ses formes, son corps de femme tant désiré par le héros. Il y a beaucoup de sensualité dans ce musée voulu par le regard d’anthropologue d’Orhan Pahmuk.

Celui qui a lu le roman ouvre à nouveau les pages du livre, avec les yeux ; Le roman devient alors pour lui le catalogue du musée. Celui qui ne l’a pas encore lu salive à l’idée de le lire.

Dans une ambiance tamisée, dans ce lieu étroit où seules 50 personnes sont admises à la fois, des sentiments surgissent comme un parfum : nostalgie d’un amour passé, mélancolie d’un amour que les objets font renaître, expression du bonheur qu’a été cette fusion brutale entre un riche et une pauvre.

Proust serait jaloux, deux fois. Jaloux du lieu aussi évocateur et poétique inventé par Pamuk, jaloux aussi de la démarche inédite et touchante de cet intellectuel turc qui croit si fort en la littérature, au point de prolonger la fiction par des actes.

"Le musée de l'innocence", Orhan Pamuk, Gallimard.

Le site du musée: http://www.masumiyetmuzesi.org/W3/Default-IE.htm

Orhan Pamuk
Orhan Pamuk © Radio France / vincent josse
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