par Claude Canellas

BORDEAUX (Reuters) - Patrice de Maistre, ex-homme de confiance de l'héritière de L'Oréal Liliane Bettencourt, a évoqué en sanglots jeudi un "système" de retraits massifs d'espèces pour demander sa remise en liberté à la cour d'appel de Bordeaux.

La décision, mise en délibéré à vendredi matin, est très attendue car la tension est vive dans ce dossier à moins d'un mois du premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy étant désormais explicitement mis en cause dans ce dossier. Le parquet général requiert un maintien en détention.

Patrice de Maistre a été placé en détention à la demande d'un juge d'instruction qui a évoqué deux retraits de 400.000 euros chacun sur la fortune Bettencourt au premier semestre de 2007. L'argent, soupçonne le juge dans son ordonnance, pourrait avoir financé frauduleusement la campagne présidentielle victorieuse de Nicolas Sarkozy.

Lors d'une audience publique où les juges ont refusé le huis clos demandé par le parquet, Patrice de Maistre est apparu fatigué. C'est en sanglots qu'il s'est exprimé sur ces retraits.

"Je n'ai rien fait de ce qui m'est reproché. Ce que je n'ai pas fait, c'est d'arrêter un système qui existait depuis quarante ans", a-t-il dit.

"Je ne comprends pas, ni de près ni de loin, pourquoi je dois être incarcéré", a-t-il ajouté, évoquant ensuite longuement la souffrance ressentie dans sa cellule de Gradignan (Gironde).

Me Pierre Haïk, son avocat, a abondé dans son sens dans sa plaidoirie, suggérant aux magistrats de s'adresser ailleurs pour savoir où était allé l'argent. "La destination des fonds retirés c'était M et Mme Bettencourt ou Mme Bettencourt seule. Ce qu'ils en ont fait, ce n'est pas à Patrice de Maistre qu'il faut le demander", a-t-il dit.

WOERTH DÉJÀ MIS EN EXAMEN

Patrice de Maistre est mis en examen pour "abus de faiblesse" notamment car Liliane Bettencourt, 89 ans aujourd'hui, 15e fortune mondiale et placée sous tutelle depuis octobre dernier, souffrait de démence depuis 2006 au moins selon une expertise médicale versée au dossier.

Les trois juges bordelais chargés de l'affaire depuis début 2011 soupçonnent une ponction de sa fortune à usage privé, notamment pour le photographe François-Marie Banier, mais aussi à usage politique.

L'ancien trésorier de l'UMP et de la campagne Sarkozy 2007, Eric Woerth, est ainsi déjà mis en examen pour recel d'une autre somme de 150.000 euros, dont il nie l'existence.

Membre à l'époque des faits du "Premier cercle" regroupant les donateurs fortunés de l'UMP, Patrice de Maistre a été écroué après le retour d'une "commission rogatoire" (demande d'aide) du juge Gentil à Genève.

Elle a fait apparaître des retraits en espèces ordonnés par Patrice de Maistre sur la fortune Bettencourt en Suisse de quatre millions d'euros au total entre 2007 et 2009, dont deux retraits de 400.000 euros chacun au premier semestre de 2007, le 5 février et le 26 avril, donc très près du scrutin.

Le premier retrait précède de deux jours une rencontre Maistre-Woerth, remarque le juge. Par ailleurs, dans un carnet saisi par la police, François-Marie Banier rapporte à l'autre date du 26 avril une phrase de la milliardaire: "De Maistre m'a dit que Sarkozy avait encore demandé de l'argent. J'ai dit oui".

FILLON RETIRE UNE DÉCLARATION

L'affaire anime la campagne présidentielle et le Premier ministre, François Fillon, s'est "étonné" jeudi, avant l'audience de Bordeaux, de la détention de Patrice de Maistre, avant de retirer aussitôt ses propos.

"On peut s'étonner sur les raisons qui conduisent à écrouer cet homme par rapport aux règles qui sont celles de notre justice", a-t-il d'abord déclaré sur France Inter.

Le chef du gouvernement est revenu ensuite sur ses propos, dans le courant de l'émission, expliquant: "j'ai des opinions personnelles mais je suis Premier ministre et je suis garant aussi du bon fonctionnement des institutions judiciaires, donc je retire cette phrase", a-t-il déclaré.

Le candidat socialiste à l'élection présidentielle, François Hollande, a immédiatement invité le Premier ministre à "laisser la justice travailler en toute indépendance et en toute sérénité".

Dans une interview publiée jeudi dans Le Monde, François Hollande ajoute que si les faits de financement illégal étaient avérés, "le candidat concerné (Nicolas Sarkozy-NDLR) devrait forcément en rendre compte".

Dans un communiqué, Bernard Cazeneuve, l'un des porte-parole du candidat socialiste, dit percevoir dans la volte-face de François Fillon "un pathétique 'sauve-qui-peut la droite'".

En vertu du statut constitutionnel du chef de l'Etat, Nicolas Sarkozy ne peut ni être interrogé comme témoin, ni être mis en examen par un juge tant qu'il est président. Il redeviendra un justiciable ordinaire en quittant l'Elysée.

Avec Thierry Lévêque à Paris, édité par Patrick Vignal

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