Le témoignage d’Abdelkader Tigha au juge Trévidic résumé en 10 questions

Qui a décidé de l’enlèvement ?

« Les services secrets [algériens] avaient organisé l’enlèvement », affirme Abdelkader Tigha au juge Trévidic.

Par qui les moines ont-ils été enlevés ?

Abdelkadher Tigha désigne les GIA (Groupes islamiques armés) comme « responsables de l’enlèvement des moines », sous la houlette de Mouloud Azzout (l’un des principaux collaborateurs de Djamel Zitouni), qualifié par Tigha d’ « ordinateur des GIA. » Après l’enlèvement des moines, le GIA aurait été escorté par un « groupe d’intervention spéciale du GIS », « l’équipe d’intervention la plus importante du service secret algérien », selon Tigha.

Où les moines ont-ils été emmenés ?

Pour Tigha, qui cite le témoignage d’un « voisin et ami », « officier dans le service de la police pénale », « les moines ont été emmenés au Centre territorial de recherches et d’investigations (CTRI) à Blida, situé à environ 48 kilomètres de Tibhirine. » « Je n’ai pas vu entrer les moines, précise l’ex-militaire, mais j’ai vu les véhicules. » Les hommes du GIA « qui ont enlevé les moines dormaient dans le CTRI, juste avant l’enlèvement. (…) Ils dormaient dans un local spécial. » Ce qui, selon Tigha, était fréquent : « A cette époque, il y avait des terroristes qui dormaient dans notre centre. »

Après l’enlèvement, les moines ont séjourné dans ces locaux, à Blida. Je n’y ai pas assisté personnellement, mais je l’ai su par mon voisin. (…) Dans cette région, lorsque l’on interpelle une personne, on lui couvre la tête, donc les moines n’ont pas été les seuls à subir ce traitement. Ainsi, on veut éviter que la personne interpellée repère les lieux où elle est emmenée. (...) Cette opération était très secrète, Après l’enlèvement [des moines], certaines personnes ont eu des remords, et elles ont parlé. Mais c’était déjà trop tard.

Dans son livre paru en 2008, Tigha explique qu’après leur enlèvement « les moines ne savent pas qu’ils sont au CTRI. C’est Mouloud Azzout et lui seul qui les a interrogés. (…) Les moines pensent qu’ils sont dans le refuge d’un groupe armé. »

Pourquoi emmener les moines au CTRI de Blida ?

« C’était le lieu le plus sûr, explique Tigha. Le centre de détention était ultra secret. Je ne sais pas pourquoi les moines n’ont pas été emmenés tout de suite dans le maquis », dit-il, émettant l’hypothèse qu’il fallait d’abord les placer dans un lieu contrôlé par le renseignement algérien, afin que d’autres militaires "de base" ne les retrouvent pas : « Une opération militaire a alors été engagée pour donner l’impression que l’on cherchait les moines de manière sérieuse. Si l’armée n’était pas intervenue, les Français auraient dit : "Pourquoi les autorités algériennes ne font rien ?" L’armée ne savait rien. Seuls les responsables étaient au courant. Les militaires de base ne savaient pas ce que savaient leurs supérieurs. »

__

Quel rôle a joué le n°2 du GIA, Mouloud Azzout ?

Pour Tigha, Mouloud Azzout a joué un rôle charnière dans l’enlèvement des moines de Tibéhirine, en lien constant avec les "services" algériens. Selon Tigha, Mouloud Azzout aurait rencontré le n°2 du DRS, Smain Lamari, au CTRI de Blida « trois à quatre jours avant l’enlèvement. »__

__

« Azzout entretenait des contacts avec les services de la sûreté algérienne, explique l’ancien sergent-chef. Il était un atout dans les mains de Lamari pour la communication avec l’Europe entière. (…) Les communiqués de presse rédigés par Azzout étaient signés par Zitouni. Zitouni était sans importance. Il avait tout simplement un élevage de poules. Azzout était le cerveau. Il disposait d’une petite valise, achetée en Angleterre, permettant d’établir une connexion téléphonique par satellite. »

Abdelkader Tigha suggère au juge Trévidic d’interroger, à ce sujet, l’islamiste algérien Rachid Ramda [condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, le 26 octobre 2007, par la Cour d’assises de Paris pour son rôle dans la vague d’attentat à Paris, à l’été 1995] : « Il peut dire qui était Azzout», assure Tigha.

Le général Lamari n’avait « qu’une seule option, poursuit l’ancien militaire du CTRI de Blida, à savoir l’infiltration. (…) Son objectif consistait à susciter la guerre entre les différents groupes. (…) Il y avait divers groupes terroristes. Et il y avait des sous-organisations et plusieurs courants différents, à savoir le Jihad, le Fida [Front islamique pour le djihad armé], les GIA, ainsi que des groupes indépendants. Tous les jours, il y avait des morts. »

« La stratégie des services secrets consistait à s’orienter sur la base des groupements et de leur offrir des armes, précise-t-il. Les GIA et l’AIS [l’Armée islamique du salut] ont alors commencé à se battre entre eux. Le général Lamari détient toutes [les] clefs quant aux différentes décisions. C’est comme cela que ça fonctionne en Algérie. »

__

Où les moines ont-ils été transférés après le CTRI de Blida ?

Selon Tigha, les moines auraient ensuite été transportés « dans une maison située dans le maquis » appelée "Talakarmoud", ce qui veut dire "tuiles rouges". « Ce genre de nom correspond en fait à un code, explique Tigha. (…) Un individu, un repenti, est venu des montagnes au CTRI et il a dit que les moines se trouvaient à Talakarmoud. Les militaires ne se sont alors pas rendus à cet endroit. En revanche, trois jours plus tard, ils y sont allés. A ce moment là, ils n’y ont trouvé que des matelas. »

Un épisode qu’Abdelkader Tigha avait déjà évoqué le 30 juillet 2009 dans les colonnes du Figaro :

« J’ai lu dans les documents de mon service, évoquant les déclarations des repentis, qu’ils étaient passés avec les moines à Talakarmoud, une maison aux briques rouges, explique encore Tigha. Tala Acha correspond à une région montagneuse où séjournaient tous les terroristes. C’est le poste de commandement des GIA. Les terroristes l’appelaient Tala Acha, mais le vrai nom sur la carte est le maquis de Chréa, » une zone située au sud de Blida.

Quel était l’objectif de cet enlèvement ?

Il s’agissait « de faire du chantage vis-à-vis de la France et de jeter le discrédit sur les mouvements islamistes », estime Abdelkadher Tigha, grâce à « la manipulation » et à « l’infiltration. »

Pour l’ancien militaire du CTRI de Blida, le plan initial (comme dans l’épisode trouble du "vrai-faux" enlèvement de trois agents consulaires français en Algérie, en octobre 1993) était, dans un deuxième temps, de faire libérer les moines afin d’envoyer un message clair à la France pour qu’elle soutienne la politique « éradicatrice » des généraux : « Ce genre d’actions n’est que du cinéma, résume Tigha. Le fait d’enlever les moines et ensuite de les libérer permet à Lamari de dire qu’ils ont été libérés. C’était du cinéma politique. (…) C’était une affaire politique entre les généraux. »

Précision : à l’époque, les généraux voulaient torpiller le processus de paix lancé à Rome, fin 1994, à l’initiative de la communauté catholique Sant’Egidio, autour des opposants algériens, y compris le FIS (Front islamique du salut). Un processus soutenu alors par la France.

Selon Tigha, le deuxième objectif de cet enlèvement aurait été d’obliger les moines [qui portaient assistance aux blessés, qu’ils soient soldats en uniforme ou islamistes] à quitter leur monastère de Tibéhirine :

Le CTRI en avait marre que les moines aident les terroristes passant par là. Les moines eux-mêmes n’étaient pas des terroristes, mais leur aide était embarrassante.

__

Qui a tué les moines ?

Selon Tigha, les moines auraient changé de ravisseurs pendant leur captivité. Ils auraient été déplacés de la "zone 1" du maquis, sous le contrôle de Djamel Zitouni et de Mouloud Azzout, manipulés par le DRS, vers la "zone 2", où se trouvait un autre groupe islamiste, dirigé par Besiou Hocine, alias Abou Moussaab, présenté par Tigha comme "non-infiltré" par le DRS, et qui « voulait s’établir avec force au sein des GIA. »

Azzout a perdu le contrôle sur les moines. En fait, les moines ont été enlevés de nouveau. Le groupe qui avait enlevé les moines la première fois se trouvait sous la surveillance du service. Ce ne fut pas le cas pour le deuxième groupe. Et alors les choses se sont gâtées. Tout à coup, [le général] Lamari a dû faire face à un problème .

Pour Tigha, la gorge des moines aurait donc « été tranchée dans la zone 2, par des gens de la zone 2. » Une version qui, pour l’instant, n’est pas étayée par l’enquête du juge Trévidic.

Entre les différents mouvements islamistes, « c’était la guerre pour prendre la direction du groupe, poursuit Tigha. Ils s’assassinaient entre eux. C’était par ailleurs l’objectif du service, que de savoir démolir les différents groupes. (…) Le chef de la zone 2 n’était pas un disciple de Zitouni et il voulait lui-même s’emparer du pouvoir. Notre service voulait que la direction du GIA reste dans les mains des personnes de la région d’Alger. »

Dès lors, comment expliquer le communiqué de presse du 21 mai 1996 de Djamel Zitouni annonçant l’exécution des moines ? « Je l’ignore, répond Abdelkader Tigha au juge Trévidic. Il se peut qu’Azzout s’en [soit] mêlé. Il était le chef de la communication. Le groupe de Zitouni dirigeait les GIA, qui rédigeaient les communiqués de presse. »

Dans son livre, Contre-espionnage algérien : notre guerre contre les islamistes (éditions Nouveau Monde, 2008), Tigha fait le récit suivant de la mort des moines :

Mouloud Azzout viendra s’expliquer au CTRI sur les circonstances de l’acheminement des moines et de leur enlèvement. Il confirmera que la guerre à mort qui était en train de se dérouler entre les différents émirs du GIA pour le contrôle de l’émirat national avait fait capoter toute l’histoire. Une guerre des chefs dont les moines vont faire les frais. Il expliquera qu’après avoir interrogé les moines, ils étaient partis vers les hauteurs de Blida afin de rejoindre le fief de Djamel Zitouni, au lieu dit de Tala Acha. C’est là-haut que tout avait dérapé. Abou Mossab, un émir du GIA, avait décidé de s’emparer des moines. De son vrai nom, Hocine Besiou, il était l’émir de Bougara. Lui, le CTRI ne le contrôlait pas du tout.

Abderrazak Le Para a-t-il participé à l’enlèvement ?

Parfois surnommé "le Ben Laden du Sahara", Abderrazak Le Para est un ancien parachutiste passé au GIA puis au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), soupçonné d’être un "agent double" des services algériens. Récemment, El Para a été désigné par d’anciens repentis des Groupes islamiques armés comme ayant joué un rôle dans l’enlèvement des moines. Ces témoignages d’anciens repentis ont été dévoilés, en mars 2010, par le juge Trévidic qui a fait traduire les enregistrements audio-visuels de déclarations de ces membres du GIA, recueillies par la police algérienne, en 2006. Ces enregistrements avaient été placés par le prédécesseur du juge Trévidic, Jean-Louis Bruguière, dans un coffre-fort au sein de son cabinet, comme l’a révélé Médiapart .

Le juge Bruguière s’était contenté de la transcription écrite, fournie par les autorités algériennes, du témoignage de ces repentis algériens. Or, le rôle d’Abderrazak El Para dans le rapt des moines avait soigneusement écarté par Alger dans cette transcription écrite… Sur le rôle éventuel d’El Para dans l’enlèvement des moines, Abdelkader Tigha ne se montre guère prolixe. Il affirme cependant que « Abderrazak Le Para travaillait pour les services secrets algériens. Je peux confirmer ces dires, assure-t-il. Il est détenu en Algérie à cause [des] service[s] secret[s]. Il y a eu plusieurs procès au tribunal auxquels il n’a pas assisté. On l’a caché ou exécuté. »

__

Quid de l’hypothèse d’une "bavure" de l’armée algérienne ?

Le 25 juin 2009, le général François Buchwalter, ancien attaché de défense à l’ambassade de France à Alger, déclarait au juge Trévidic que les moines auraient été victime d’une sorte de "bavure" de l’armée algérienne, « criblés de balles » suite au mitraillage d’un bivouac dans l’Atlas blidéen par deux hélicoptères, qui auraient ensuite prévenu « par radio le CTRI de Blida. »

Une version qui ne convainc pas complètement certains spécialistes du dossier algérien, comme l’éditeur François Gèze, également prudent sur « la version donnée par le sergent-chef Tigha (les trappistes auraient été raflés aux hommes de Zitouni par un autre responsable du GIA authentiquement islamiste, lui, qui les aurait exécutés par cruauté) qui apparaît « plus que fragile. »

Une certitude demeure : Abdelkader Tigha était bien au cœur du processus d’infiltration et de manipulation des groupes islamistes au CTRI de Blida. En "rajoute-t-il" dans son témoignage sur les moines ? C’est ce que devra tenter de déterminer l’instruction.

En tous cas, la thèse d’une "bavure" de l’armée algérienne, décrite par le général Buchwalter, est écartée par Tigha : « Ce que j’apprends à présent au sujet de l’accident d’hélicoptère n’est pas vrai, déclare-t-il au juge Trévidic. Je connais personnellement le chef de la compagnie d’hélicoptères, à savoir Yousfi. Avec lui, j’ai effectué plusieurs vols de reconnaissance. »

__

Et Tigha de conclure son audition par ces mots : __

Il n’y a jamais eu d’investigation pour retrouver les corps des moines. Tout cela s’est passé il y a quatorze ans, et il y a eu des milliers de repentis, mais pas un seul corps n’a été retrouvé. On n’a pas fait de recherches. C’est kafkaïen.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.