PARIS (Reuters) - Les derniers combattants de 1914-1918 ont disparu mais le "tourisme de mémoire" continue de bien se porter en France, en attirant un public de plus en plus international.

Avec son message d'humanisme et de paix à portée universelle, le Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux, que Nicolas Sarkozy inaugurera vendredi, incarne l'ambition nouvelle de ce tourisme mémoriel dans l'Hexagone, principal champ de bataille du premier conflit mondial.

Toutes guerres confondues, payants ou non, les sites de mémoire en France attirent annuellement un public estimé à 20 millions de personnes.

Depuis 30 ans, les musées dédiés aux deux grands conflits mondiaux se multiplient et rencontrent un succès croissant, mais ils n'ont plus rien à voir avec leurs devanciers.

A l'origine, le concept n'a rien de touristique. La guerre de 1914-1918 n'est pas encore terminée que les familles endeuillées commencent à se rendre en pèlerinage à Verdun ou sur sites emblématiques du conflit. Nécropoles, ossuaires, champs de bataille et monuments en ruines deviennent des lieux de recueillement où l'on vient honorer la mémoire des plus de 1,3 million de soldats français morts pour la France.

"Ce tourisme du souvenir, celui des pèlerins, du recueillement, des commémorations, des voyages en train et des pensions de famille, connaît sa pleine expansion entre 1919 et 1935", explique Serge Barcellini, contrôleur général des armées et créateur, en 2000, de la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA) au ministère de la Défense.

Au temps du recueillement succède le temps de l'explication, marqué par les visites de scolaires.

L'ossuaire et la nécropole cèdent leur place au mémorial et au musée du souvenir. Ce tourisme pédagogique, encore empreint de patriotisme, est celui de la deuxième et de la troisième génération, poursuit Serge Barcellini.

"Pour la Seconde Guerre mondiale, ce temps est aujourd'hui le nôtre. Pour la Grande Guerre, il a connu sa pleine expansion dans les années 1970-1990 et fait place aujourd'hui à ce qu'on peut appeler le tourisme d'histoire", dit-il.

CHEMINS DE MÉMOIRE

Le tourisme d'histoire est celui de la diversité des voyageurs, des outils, des moyens de communication.

Le musée "high tech" succède au mémorial comme celui-ci a succédé à l'ossuaire. Le sentier du souvenir fait place à la route historique, le champ de bataille se désacralise et devient un élément du paysage touristique au même titre que la cathédrale ou le château.

Parallèlement le message véhiculé par ces lieux évolue. Les musées de la nouvelle génération célèbrent un idéal de paix et de fraternité entre les hommes, toutes nations confondues, vainqueurs et vaincus, à l'image des commémorations de l'armistice du 11 novembre auxquelles l'Allemagne est désormais associée.

Depuis une dizaine d'années, les ministères de la Défense et du Tourisme s'associent pour promouvoir le tourisme de mémoire, sans oublier ses retombées économiques et son impact sur l'aménagement du territoire, d'autant plus précieux que les sites concernés, surtout dans le nord et l'est de la France, se situent souvent dans des zones à faible attrait touristique.

Pour mettre en valeur ce patrimoine, le ministère de la Défense a retenu sept "territoires de mémoire" dans lesquels tous les sites ont été recensés et des itinéraires intitulés "chemins de mémoire" tracés à l'intention des visiteurs.

Ces chemins sont organisés autour de quatre thématiques : les fortifications du XVIe au XXe siècles (de Vauban au Mur de l'Atlantique en passant par la ligne Maginot), et les trois conflits de 1870, 1914-1918 et 1939-1945.

Certaines régions comme la Picardie, le Nord-Pas-de-Calais, la Champagne-Ardenne ou la Normandie sont très actives en la matière, et l'Etat encourage les partenariats entre collectivités locales et acteurs privés.

L'utilisation des technologies de l'information et la communication constituent un élément déterminant de cette politique, avec en tête de pont le site internet "chemins de mémoire" (www.cheminsdemémoire.gouv.fr) qui a vu son succès aller croissant depuis son ouverture presque confidentielle en juin 2004.

Ce portail destiné aux particuliers et aux professionnels du tourisme affiche aujourd'hui 1,5 million de pages vues par an, avec une clientèle souvent jeune et étrangère, à la recherche d'une mémoire partagée et de valeurs de paix universelles.

45% DE FRÉQUENTATION ÉTRANGÈRE

A l'approche du centenaire de 1914-1918, la filière fait ses comptes et se mobilise. Les premières Assises du tourisme de mémoire se sont tenues en mai au Sénat, l'occasion pour tous les acteurs de se rencontrer et de coordonner leurs efforts.

Selon une étude du cabinet Traces TPI commandée par le gouvernement et publiée à cette occasion, les sites mémoriels marchands, c'est-à-dire à entrée payante ou disposant de services annexes payants (boutique, restauration, séminaires), ont enregistré 6,2 millions d'entrées en 2010 pour un chiffre d'affaires total de 45 millions d'euros.

En tête du classement, le Musée de l'armée aux Invalides a reçu 1,2 million de visites, devant deux sites normands, le Mémorial de la Paix de Caen (375.000 visites) et le Musée du débarquement d'Arromanches (330.000), lui-même talonné par le musée Arromanches 360 (235.000).

La clientèle étrangère a représenté 45% de la fréquentation totale, provenant pour l'essentiel de Grande-Bretagne, d'Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas et des Etats-Unis. Soixante pour cent des visites ont été le fait de particuliers ; les scolaires ont représenté 24% des entrées et les militaires ou anciens combattants 4%.

L'enquête a porté sur 155 sites mémoriels payants et disposant de données de fréquentation. Ils représentent moins de 20% de l'offre totale mais, signe de leur dynamisme, 80% d'entre eux ont ouvert après 1980, dont 25% dans les années 2000.

Dernier en date, le Musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux réunit 50.000 pièces provenant pour l'essentiel d'une impressionnante collection rassemblée depuis 40 ans par Jean-Pierre Verney, photographe autodidacte devenu un spécialiste reconnu de la Première Guerre mondiale.

Ouvert l'année même de la disparition du dernier combattant connu de 14-18, le Britannique Claude Choules décédé en Australie le 4 mai dernier, ce musée véhicule un message humaniste et universel, à l'image des uniformes des 35 nations belligérantes réunis dans une même salle.

"L'inauguration sera le coup d'envoi de la préparation du centenaire", promet Jean-François Copé, le maire de Meaux, à l'origine du projet.

Edité par Yves Clarisse

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