La question des retraites est là pour faire oublier que le travail tue à petit feu. Quand tu es jeune, tu vois la retraite comme une période de grandes vacances. Payé à ne rien faire, dormir tout son soûl, et à moi les poupées et les cocotiers. Le problème de la retraite, c’est que tu es vieux et que pour beaucoup de choses il est tard. Tu sautes plus à la perche, n’importe qui te double sur les pistes de ski, quant aux filles ou aux garçons, n’en parlons pas, tu n’as plus de quoi. Tu arrives à une période où tu fréquentes plus l’hosto que le bistrot, et d’ailleurs tu commences à regretter beaucoup de ne pas avoir plus fréquenté les cafés de la jeunesse perdue. Tu croyais que la retraite était pleine de fraîcheur ? Tu y es, et tout ce que tu t’étais promis de faire t’apparaît décalé, dévalué, flétri, comme ton mal au dos. Trop tard. La retraite d’Eric Woerth ou de Martine Aubry est la récompense d’une vie de labeur. Avec une petite différence : tu seras mieux payé par la retraite de Martine Aubry que celle d’Eric Woerth, dont le but est de presser le citron du travail jusqu’à ce que les pépins craquent, et qu’il n’y ait plus une goûte de jus à tirer. Woerth a compris la lutte des classes : pour que les rentiers engrangent, il faut que les travailleurs travaillent. Pas d’autre solution. Donc, chez nous, il faut travailler plus longtemps, dans la mesure où la France ne dispose plus d’une armée de réserve de femmes (elles sont toutes passées sur le marché du travail où elles sont fort mal traitées) ou de paysans à mettre à l’usine. Martine pense que la lutte des classes doit être tempérée par de la redistribution. Peut-être même souhaite-t-elle que les rentiers soient taxés pour financer les retraites. Mais la question n’est pas là. La question n’est pas celle de la retraite, mais celle du travail. Il faut abolir le travail. Le vieux rêve marxiste, la vieille utopie fouriériste, sont brûlants d’actualité. L’horreur du travail vient de ce qu’il est subi, forcé, aliéné, et qu’il n’apporte pas, le plus souvent, de plaisir. Et en attendant de l’abolir, il convient de le réduire. Marx, encore lui ! disait que le premier pas vers la société communiste était la réduction de la durée du travail. Il était d’une époque où le travail était dur. Il le reste. On redécouvre avec France Télécom que le sadisme est une méthode de management. La culpabilisation et la servitude volontaire en sont d’autres. Alors ? Rien foutre al païs ? Roupiller au soleil en attendant que ça passe ? Se vautrer dix heures par jour devant la télé ? Pas du tout. L’homme est un animal actif et agité. Profondément inquiet et désireux d’avancer, de découvrir, de déconstruire et construire la nature qui l’entoure. Cette inquiétude essentielle liée à sa panique de la mort peut être transformée en labeur, en sueur et en plus-value, ou en activité épanouissante. Voilà la vraie question des retraites. Ouvrant Libé, le journal que l’on se jure tous les jours ne pas relire le lendemain, on découvre que les pages 2 et 3 sont une double de publicité ! Quarante ans après 68, en arriver là ! Ouvrir le journal né de la révolte sur une double pub ! Dans les Echos, le journal qui parle jour après jour sobrement et clairement des exploiteurs, le patron des Galeries Lafayette déclare : « Nous ne sommes pas encore arrivés à satiété de consommation » Il y a encore de la place dans le gosier ! Allez ! Poussons un peu, on devrait en faire rentrer un peu plus. Voilà le projet de retraite des Galeries Lafayette appuyé par les publicitaires de Libé : te gaver comme une oie des produits que tu auras fabriqué pour les oies. Et puis, satisfait, au cimetière. Le premier pas vers l’abolition du travail passe par la coopération. Le travail subi est celui où la hiérarchie t’impose les taches. La coopération relève de la démocratie, et ce n’est pas simple. Ni l’armée ni l’entreprise aiment la démocratie. Un bon chef d’entreprise sait faire bosser ses hommes. A cela vous répondez : les hommes aiment être dirigés, ils aiment les chefs et la soumission. Oui, sans doute, ils aiment rester des enfants. C’est tellement commode de le rester, autant que de se soumettre à l’autorité de la pointeuse. C’est un vrai problème. Le deuxième pas vers l’abolition du travail est l’éducation. Tous les gens prêts à partir à la retraite ont quelque chose à enseigner, à dire ou à écrire, sinon on ne les retrouverait pas bossant avec bonheur dans les assos. Le troisième est la « papillonne » de Fourier. Il faut que les métiers circulent comme la parole circule dans la démocratie. Qu’est-ce qui t’interdit de devenir journaliste à cinquante ans ? Le fait que des journalistes aient accaparé le secteur et le verrouillent. Tu devrais pouvoir participer à une rédac’ pendant deux ou trois ans, piger ici ou là, comme un journaliste devrait pouvoir nettoyer les chiottes (Françoise Aubenas l’a fait, pour le meilleur de son métier). La question des retraites est le chiffon rouge qui te fait oublier le travail qui te tue à petit feu. Parlons du travail et laissons la retraite au cimetière.

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