Le peintre anglais William Hogarth, est l’auteur d’une suite de gravures, datant de 1751, Les quatre étapes de la cruauté , qui représentent l’histoire d’un vaurien. Dans la première gravure, enfant, il martyrise un chien, dans la seconde, cocher, il brutalise son cheval tombé à terre, dans la troisième, il est arrêté pour avoir assassiné sa maîtresse, dans la quatrième, son corps est disséqué et un chien dévore son cœur qui gît parmi ses entrailles. Quelle belle leçon, quant au refus de dissocier la cruauté envers les hommes et la cruauté envers les animaux !

Certains, contrairement à Hogarth, pensent pourtant que l’humanisme, la philanthropie s’accommodent sans états d’âme d’une certaine cruauté envers les animaux, et rappellent même que la sollicitude zoophile a souvent fait bon ménage avec la haine de certaines catégories d’êtres humains. C’est ainsi qu’un philosophe qui critique avec virulence les excès de la compassion envers les bêtes a cru devoir montrer comment la législation nazie favorable aux animaux avait fait bon ménage avec les lois raciales. Or il se trompe : cette législation nazie n’avait rien d’exceptionnel en Europe à cette époque et Hitler, non seulement mangeait de la viande mais redoutait les végétariens auxquels il interdisait toute publication et tout regroupement.

A l’inverse, on a pu considérer qu’empêcher ou décourager des pratiques inhumaines contribuait à un apprentissage de la philanthropie. C’est ainsi que des auteurs grecs comme Théophraste et Plutarque recommandaient qu’on mît fin aux sacrifices et à la nourriture carnée et tenaient la douceur envers les animaux pour un exercice indispensable à l’humanisation des enfants, des adolescents, voire des peuples. Cette position qui sera aussi celle de Montaigne me semble la plus juste, aux deux sens du mot, la justesse et la justice. D’abord à cause de l’incontestable pédagogie qui en passe par l’apprentissage de la douceur envers les bêtes. Ensuite parce que ceux qui soupçonnent systématiquement d’antihumanisme les amis des animaux manifestent une « froideur » héritière de la tradition rationaliste. Ils se rattachent, sans inquiétude aucune, à cette tradition du rationalisme qui s’est toujours méfiée de la sensibilité, de la passivité, de la pitié, qui a recommandé l’apatheia , l’impassibilité plutôt que la sympathie, la compassion.

Mais ne faut-il pas répondre à une question préalable : les animaux souffrent-il ? question à peine croyable mais souvent posée par des gens intéressés à traiter dans leurs métiers les animaux comme des machines. Certes, la sensibilité douloureuse n’a pas la même intensité selon le degré d’évolution des espèces. On appelle nociception (NOCICEPTION) la capacité de réagir de façon réflexe à des agent qui menacent l’intégrité de l’organisme. La douleur , elle, intervient quand la nociception s’accompagne d’une émotion, d’un « ressenti », et la souffrance , quand des facteurs cognitifs et émotionnels modulent le ressenti de la douleur et qu’il y a conscience, ce qui et le cas chez les mammifères. Malheureusement, c’est l’INRA qui en France , qui conduit les recherches sur cette question. Or cet organisme qui ne voit pas mal à redire au gavage des oies, refusait d’accorder, récemment encore, l’expérience de la douleur aux animaux et ne parlait que de nociception. On ne devrait pas laisser confisquer ces questions par les zootechniciens.

La question la plus redoutable porte sans doute sur ce qu’on appelle les souffrances utiles, en d’autres termes sur la cruauté utile et en particulier sur la vivisection. Ce terme ne désigne plus la forme barbare et désormais désuète de chirurgies pratiquées sans anesthésie, mais les expériences invasives pratiquées sur des animaux vivants. Il suffit de laisser parler Claude Bernard, le grand théoricien, au 19ème siècle, de la médecine expérimentale. « Le physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est un savant, c'est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu'il poursuit; il n'entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent les problèmes qu'il veut découvrir." L’expérimentation sur les animaux consisterait donc en sévices nécessaires, incontournables tant que les méthodes alternatives, les cultures de cellules par exemple, ne suffisent pas, si l’on en croit la majorité des médecins et des chercheurs, à faire progresser les thérapeutiques. Mais ce critère inquiétant de cruauté utile autorise tout de même à demander aux expérimentateurs s’ils savent-ils économiser les vies et les morts animales, et s’ils acceptent de diminuer l’angoisse et la douleur de ces victimes absolues, immolées et torturées dans les laboratoires, s’ils contribuent à respecter la charte qui dès 1959, avait énoncé la règle des 3 R. ? I) Remplacer par les cultures de cellules. 2) Réduire le nombre des animaux sacrifiés. 3) Raffiner le traitement qu'on leur impose afin de diminuer la souffrance. Mais, respecterait-on cette charte, il reste que cette cruauté fonctionnelle et humaniste, ne prend pas en compte l’énormité du droit qu’on s’arroge.

Cruauté vient d’un mot latin Cruor , qui signifie le sang. Mais des expérimentations très cruelles peuvent être pratiquées sur des animaux sans que le moindre sang soit versé des expérimentations psychologiques. Un certain Harlow a ainsi séparé dès leur naissance des macaques de leur mère : ils ont sombré dans une désespérance qui a fait d’eux des psychopathes. Il a poursuivi son expérience en inséminant des femelles qu’il avait soumises à ce traitement d’isolement : elles se montrèrent totalement incapables de s’occuper de leur progéniture. Le même Harlow a totalement isolé des bébés rhésus dans le noir jusqu’à ‘âge de deux ans afin de tester leur niveau de dépression. Où trace-t-on ici la limite entre l’utile et l’inutile, entre le scientifique et le tortionnaire ?

Dans l’industrie de la viande aussi,bien entendu, la cruauté prétendument mise au service des hommes se révèle dans toute sa violence, si du moins l’on veut bien lever le voile qui dissimule ce qui se pratique dans les élevages et les abattoirs . Je voudrais n’évoquer qu’un cas, celui des coches -les truies destinées à la seule reproduction- car il est particulièrement cruel. Inséminées à un rythme infernal, elles mettent bas des centaines de porcelets. Immobilisées dans des stalles métalliques, reposant sur des sols de caillebotis qui permettent l’écoulement des excréments, privées de la paille nécessaire pour faire leur nid, empêchées à jamais de remuer, elles entendent, impuissantes, les cris de leurs petits, castrés à vif et dont, par un surcroît de cruauté inutile, on coupe la queue et lime les dents. Au terme de cette effroyable survie, elles sont bonnes à égorger. Mais un grand nombre d’entre elles, incapables de se mouvoir, ne profitent pas des mesures réglementaires d’abattage d’urgence à la ferme, car les éleveurs considèrent qu’elles leur causent trop de frais. Elles sont donc traînées dans la bétaillère puis en sont extraites au moyen de treuils à moins qu’elles ne soient déversées comme des pommes de terre. Et elles agonisent, sans possibilité de s’abreuver, devant l’abattoir où grâce ne leur a pas été accordée d’entrer pour y être saignées. Quant au vétérinaire, il tarde trop souvent à les euthanasier, comme s’il n’avait en charge que l’hygiène et la qualité de la viande, alors que le code rural stipule qu’il doit veiller aussi à la protection des animaux. Cruauté ordinaire, non tant des techniciens qui le plus souvent ont honte de leur métier, mais du système.

Car aujourd’hui ce n’est pas la mort qui constitue pour l’animal la plus atroce atteinte, mais bien sa pauvre vie, emmurée dans l’abstraction terrifiante de l’animalerie et de la salle d’expérimentation, ou dans l’espace concentrationnaire de l’élevage en batterie. Il y a, de la part de beaucoup d’entre nous, un oubli, l’oubli de la réalité qui est celle de nos pratiques ordinaires, et la cruauté dont il s’agit dès lors porte un nom tout simple : l’indifférence. Nous ne sommes pas sanguinaires et sadiques, nous sommes indifférents, passifs, blasés, détachés, insouciants, blindés, vaguement complices, pleins de bonne conscience humaniste et rendus tels par la collusion du rationalisme, de la culture monothéiste, de la technoscience et de « l’horreur économique ». Encore une fois, le fait de ne pas savoir ce que d’autres font à notre place, de ne pas être informé, loin de constituer une excuse, devrait nous accabler si du moins nous sommes ces êtres doués de conscience, d’imagination et de responsabilité que nous prétendons être.

Est-ce à dire que, quand la cruauté ne se dissimule plus, quand elle s’exhibe, dans la corrida, la chasse à courre, les combats de chiens, les combats de coqs, elle est plus acceptable, voire plus morale, parce que ne cachant pas son jeu, ne cachant pas que c’est un jeu, que c’est une fête, une feria de torturer pendant 20 minutes un taureau avant de le mettre à mort ? Les aficionados font l’éloge du toro bravo, radicalement différent disent–ils, du boeuf abattu à des fins alimentaires et à l’abri des regards. Mais c’est une supercherie que ce culte viril du toro bravo. Car c’est à un animal affolé par le passage de l’obscurité à une lumière aveuglante, et qui parfois ne veut pas se battre, c’est à un mammifère dont l’organisation complexe le place en haut de la hiérarchie animale et qu’on transforme en pure bête brute que les acteurs de la corrida et leur public de voyeurs s’attaquent. Les amateurs de corrida opposent la mort debout du taureau dans l’arène à la mort passive et ignominieuse des bœufs à l’abattoir. Mais, quand le picador, ayant acculé le taureau à la barrière fouraille longuement avec sa pique dans le très dur ligament de la nuque, qui maintient la tête en position haute, que dit- on dit, en franc parler taurin ? on dit que cette mutilation « humilie l’animal ». Alors, où est-il le partage de grandeur du torero avec le taureau? En réalité, à travers les rodomontades du groupe équestre et celles du matador, tout est fait pour transformer un animal incontestablement fier, puisqu’élevé en liberté et non castré, en une misérable bête, dangereuse parce que rendue folle d’incompréhension de la situation, de douleur et d’impuissance. « La mort debout » du taureau est une sinistre contre vérité : il meurt agenouillé devant L’Homme, et, fréquemment, ses poumons transpercés par l’estocade, il se vide de son sang par les naseaux. La corrida est d’une cruauté parfaite…

Aujourd’hui coexistent la barbarie industrielle, et la barbarie traditionnelle, la barbarie dite utile et la barbarie pour le plaisir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y en a une de trop.

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