Tout ce qui souffre sous vos yeux est un être humain “, a écrit Romain Gary. Romain Gary, d’origine juive russe, Compagnon de la Libération, aviateur intrépide, romancier récompensé par le prix Goncourt… C’est d’un de ses livres que je vais vous parler aujourd’hui. Si je tiens à recommencer avec lui notre Vivre avec les bêtes , et Tout bêtement la philosophie , c’est en effet qu’il est à mes yeux un véritable penseur politique de la défense de la nature et de la condition animale et qu’il a écrit, sur la lutte pour la survie des éléphants d’Afrique, un livre magnifique, Les Racines du ciel. « Il n’est pas possible, écrit-il, de surprendre les grands troupeaux en train de courir à travers les vaste espaces de l’Afrique sans faire aussitôt le serment de tout tenter pour perpétuer la présence parmi nous de cette splendeur naturelle dont la vue fera toujours sourire d’allégresse tout homme digne de ce nom. »

Ce livre date de 1956, il a donc soixante six ans, et l’on pourrait penser que son approche de la question date. Or il n’en est rien, et c’est là le mystère de la grande littérature : elle a une dimension prophétique et elle nous permet de mieux penser le présent. « Au moment même où j’écris, dit Romain Gary lui-même dans la préface de 1980 à la réédition, I.200 éléphants viennent d’être massacrés au Zimbabwé pour protéger l’habitat des autres espèces »… Vous ne le savez peut-être pas encore, mais les choses sont loin de s’améliorer dans l’actualité, puisque aux dernières nouvelles, on en est à débattre en haut lieu de la question de savoir s’il ne convient pas de rétablir le commerce licite de l’ivoire afin de faire barrage au commerce illégal . Quelques chiffres éloquents : 243 tonnes d’ivoire ont été interceptées ces dernières années, 200 éléphants ont été abattus par des braconniers dans un parc national au Cameroun, , les effectifs sont passés, au Tchad, entre 20O5 et 2009, de 3.885 à 617. Destination des défenses : la Chine.

Lecture

Les Racines du ciel se situe en Afrique Equatoriale Française, justement au Tchad, dans les années cinquante. Romain Gary raconte le combat mené par un Français, Morel, pour défendre les éléphants, exterminés par les chasseurs d’ivoire et les braconniers, par les organisateurs de safari et par les populations africaines affamées. Effectuant, dans la clandestinité, des expéditions punitives contre les massacreurs d’éléphants, Morel parvient à sensibiliser l’opinion, mais il ne réussit pas empêcher un massacre de plusieurs centaines d’éléphants au bord du lac Kuru. Morel, c’est un véritable militant, presqu’un partisan. Il se promène dans la savane et dans la forêt, armé d’un fusil mais chargé aussi d’une serviette bourrée de document et de pétitions. Car, contrairement à ce que disent les gens qui ne veulent rien comprendre à son combat violent, il n’est pas misanthrope, il ne veut pas, comme on l’en soupçonne, « changer d’espèce », il n’a pas de dégoût pour les êtres humains. Il veut seulement - mais ce « seulement » est exorbitant - préserver une marge d’humanité, maintenir une réserve généreuse d’arbres et d’animaux, et faire en sorte que ne soient arrachées ni les racines que Dieu a plantées dans la terre, ni celles qu’il a enfoncées à jamais dans le cœur des hommes. Un mot d’Arthur Rimbaud s’applique parfaitement à lui : « gardien de l’humanité des animaux mêmes. »

A la fin de ce roman, Romain Gary donne, dans un récit rétrospectif, comme la clé de l’engagement de son héros. Pendant la seconde Guerre, Morel a fait de la Résistance, il a été déporté en Allemagne. Maltraité et humilié, lors d’une épuisante marche forcée au cours de laquelle ses camarades et lui-même portaient de lourds sacs de ciment, des hannetons s’abattent au sol, renversés sur le dos. Morel commence à les remettre sur leurs pattes, les uns après les autres, puis ses camarades en font autant à la grande fureur des nazis qui les surveillent et les frappent.

A la question qu’on lui a posée : « Dans quelle mesure les éléphants du roman sont-ils allégoriques? le récit des hannetons offre un commencement de réponse. Certes, Gary affirme que les éléphants n’ont rien d’allégorique et qu’ils sont « simplement la plus grande quantité de vie, et donc de souffrance et de bonheur qui existe encore sur terre ». Du reste, son héros Morel rejette violemment toute récupération politicienne de son combat : non, les éléphants ne représentent pas les indépendantistes africains. Ce qui n’empêche pas ce livre d’être de part en part politique, de poser la question du pouvoir et des abus de pouvoir « N’importe quel gars, écrit-il, qui a connu la faim, la peur ou le travail forcé commence à comprendre que la protection de la nature, cela le vise directement. ».

Au fond cela n’a pas tellement sens de se demander si les animaux sont allégoriques. Les éléphants, des bêtes en chair et en os, fragiles de la force de leurs trompes et de leurs défenses, sont massacrées, torturées, quand elles n’a agonisent pas dans les pièges. Mais en même temps, éléphants et hannetons représentent toutes les victimes passées et présentes, puisque, pour un homme comme Romain Gary, la catastrophe de la Shoah pèse désormais sur la totalité des faits et gestes des hommes. Elle a exacerbé une sensibilité morale, une sensibilité historique à la souffrance des innocents et à l’injustice. « Prenez une vérité, écrit-il, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce ce qu’elle épargne, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça sent le cadavre, goûtez en la gardant un bon moment sur la langue - mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement. La démocratie, c’est le droit de recracher ». Le combat écologique est pensé et vécu par Romain Gary comme la continuation de la lutte contre la barbarie.

On trouve dans cette œuvre un thème insistant, celui de la solitude sans cesse croissante, celui d’une désolation humaine telle que les chiens mêmes, qui comptent tellement dans la vie et l’œuvre de Gary, ne suffisent plus à consoler les êtres humains. Dans un livre autobiographique, Chien blanc, il racontera une terrible histoire qui se déroule en Californie, lors de la lutte des Noirs Américains pour leurs droits civiques et pendant les émeutes raciales qui suivirent l'assassinat de Martin Luther King. Au désespoir de ses nouveaux maîtres, le berger Batak, qu’il vient d’adopter, se révèle être un Chien blanc c'est-à-dire un chien élevé dans un des États du Sud et dressé à attaquer spécifiquement les Noirs. Ne pouvant se résoudre à le faire abattre ou à s'en séparer, Romain Gary se laisse berner par la proposition perverse de rééduquer son chien que lui fait l’employé noir d'un pseudo parc zoologique. Cet homme va en faire, à l’insu de l’écrivain, un chien noir dressé à attaquer les Blancs. Quand Gary vient reprendre Batak, celui-ci se jette sur lui, le renverse et le mord profondément. Puis il ne se passe plus rien. Et alors : « Je levai la tête. Je vis devant moi les yeux de ma mère, des yeux de chien fidèle. Il me regardait. J’ai vu des camarades fauchés, agoniser à côté de moi, mais lorsque je voudrai me rappeler ce que peut être une expression de désespoir, d’incompréhension et de souffrance, c’est dans ce regard de chien que j’irai le chercher. Batak leva brusquement la gueule et lança un hurlement déchirant, d’une tristesse de ténèbres. »

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