Eléphant
Eléphant © doug.kukurudza

J’avais annoncé il y a quinze jours que je parlerais aujourd’hui d’écrivains catholiques qui ont su par leurs livres défier la doctrine d’une Eglise peu sensible à la souffrance des animaux et peu favorable à leur défense. Mais ce sera partie remise, car il m‘a semblé urgent de réfléchir sur un fait d’actualité, l’euthanasie programmée de deux éléphantes de 42 et 43 ans qui seraient atteintes de tuberculose. Cette maladie est présente, depuis l’an 2000 chez de nombreux animaux de cirque, y compris des primates, appartenant, faut-il le rappeler ? à des espèces menacées. Ces deux éléphantes ont vécu à proximité d’une troisième, laquelle est morte de tuberculose, ce qui justifierait l’application du principe de précaution, alors même qu’aucun test n’a détecté avec certitude leur contamination.

Je ne cacherai pas que je vois, au premier abord, quelque chose d’un peu excessif dans le battage médiatique à ce sujet, alors même que de grands malades meurent encore dans la solitude et la souffrance, et que des êtres humains se font assassiner et violer quotidiennement, y compris et surtout en Inde, première patrie des éléphants. Et, de surcroît, il me semble en fin de compte, que le sort de ces deux éléphantes soulève une interrogation plus radicale que celle de leur euthanasie, et qu’elle suscite une colère et une pitié beaucoup plus profondes.

Précisons d’abord les faits. Il y a plus de dix ans le cirque Pinder avait confié ces deux animaux au Parc de la Tête d’or, le zoo de Lyon. Elles ont été placées en isolement depuis janvier 2011 parce que présumées atteintes de tuberculose. Sur demande du ministère de l'Agriculture, la préfecture du Rhône a publié le 11 décembre dernier un arrêté réclamant leur abattage, ce qui a fait a fait réagir l’opinion. 

Le directeur du cirque Pinder –quelle farce !- a lui-même mobilisé les défenseurs des animaux pour sauver les deux éléphantes qu’il avait offertes à sa fille. "Je ne peux pas les reprendre, avouait-il, car elles ne s'entendent pas avec les autres éléphants du cirque, ils se battent".

Comme l'efficacité d'un traitement n’est pas garantie et que la tuberculose est susceptible de se transmettre de l'animal à l'homme, cette affaire constitue "un problème de santé publique".

 La maladie peut être traitée par des antibiotiques, mais en raison de sa poly-résistance, on recommande, dans les écoles vétérinaires françaises, de proposer l'euthanasie quand elle est détectée chez un animal. Un sursis a tout de même été accordé aux deux éléphantes. Le préfet a suspendu l'arrêté pour permettre au directeur du cirque, de déposer un recours au tribunal administratif, ce que celui-ci a fait. Or le tribunal administratif de Lyon a donné raison au préfet du Rhône qui a donc ordonné l'abattage des animaux, au titre de l’intérêt général et du principe de précaution. Mais le 2 janvier dernier, le Conseil d’Etat a déclaré recevable le pourvoi en cassation formé par le Cirque Pinder ; il ne rendra toutefois pas sa décision avant plusieurs semaines.

L'association de défense des animaux Code Animal estime que "ni le parc de la Tête d'Or, ni le cirque Pinder ne se sont vraiment mobilisés pour soigner ces animaux, ce qui aurait impliqué une procédure laborieuse et coûteuse". Et le porte-parole de l'association, ajoute ne pas savoir si l'euthanasie n'est pas, à tout prendre, la meilleure solution pour ces deux malheureuses qui souffrent aussi de troubles du comportement, liés à leur captivité. Ne fallait-il pas tout simplement les laisser dans la nature, où elles sont nées, et ne pas les enfermer dans un zoo ou un cirque" ? Là se trouve en effet le fond de la question.

Aristote disait que l'éléphant est « la bête qui dépasse toutes les autres par l'intelligence et l'esprit ». Du reste, en l’état actuel des connaissances, l’éléphant est, avec l'être humain, le dauphin, le corbeau et certaines espèces de grands singes, l'une des rares espèces animales à réussir le fameux test du miroir : lorsqu’on marque d’une tache le front d’un éléphant en un point qu’il ne peut voir directement et qu’on lui présente un miroir, il passe sa trompe sur la tache ; démontrant ainsi qu’il a reconnu son image et donc qu’il a une certaine conscience de lui-même. On sait aussi que les éléphants éprouvent comme un sentiment de deuil face à la mort d’un de leurs congénères. Ils reconnaissent le squelette d’un des leurs, même des années après. Ils soulèvent alors délicatement les os, les hument, tournent autour, puis repartent.

Les éléphants vivent dans une structure matriarcale depuis 5 millions d'années. Leurs troupeaux sont composés d'une dizaine d'éléphantes et de jeunes éléphanteaux, car, après la maturité sexuelle les mâles quittent le groupe. Jean-Claude Ameisen dans un livre Sur les épaules de Darwin qui reprend les textes de ses émissions sur France Inter a consacré des pages passionnantes aux derniers travaux sur les matriarches éléphantes, c’est à dire aux grand- mères et même au arrière grand mères de parfois plus de soixante ans qui conduisent de 8 à 15 femelles et jeunes mâles. Plus la matriarche est âgée, plus elle a de mémoire, plus elle détient la mémoire du groupe.

Lecture d’une page de J.C.Ameisen

C’est le principe et la réalité du cirque animalier que je tiens à mettre en cause à propos de ces deux éléphantes qui auraient pu devenir des matriarches. Un philosophe, Max Horkheimer, auquel je me réfère souvent parce que lui-même et son ami Theodor Adorno ont écrit des textes dans lesquels ils critiquent le sort que la raison triomphante a réservé aux animaux, Horkheimer donc écrit ceci : "Devant l'éléphant de cirque, la supériorité de l'homme, imbattable dans la lutte pour la technique, est en mesure de prendre conscience d'elle-même. On introduit l'animal circonspect avec le fouet et le crochet de fer. Au commandement, il lève la patte droite, la patte gauche, la trompe, il tourne en rond, se couche avec difficulté, et finalement se tient, dans les claquements de fouet, sur deux pattes qui peuvent à peine porter le corps si pesant. Voilà ce que doit faire l'éléphant depuis bien des siècles pour plaire aux hommes. Dans ce manège la figure de l'éléphant contraste avec la bêtise des spectateurs, comme l'image de la sagesse éternelle qui consent, parmi les bouffons, à quelques gestes bouffons pour avoir la paix »

Les animaux sauvages dans les cirques sont contraints à exécuter des contorsions contre-nature, on fait d’eux des clowns ou des jouets, on les torture et on manque d’un respect élémentaire envers leur espèce, ce qui entraîne chez les individus de graves troubles du comportement. Alors que la législation des parcs zoologiques ne cesse de se durcir, les cirques, véritables zones de non droit, sont systématiquement épargnés à cause de leur caractère itinérant : on parle de réviser la loi depuis 2001 !… L’organisation de défense animale, One Voice, dénonce le fait que les animaux sauvages voyagent dans des remorques exiguës qu’ils peuvent rester enchaînés, enfermés en plein soleil, sans eau fraîche disponible, sans distraction, ne disposant pas de l’espace minimal nécessaire à l’expression de leurs comportements naturels…

Quant à leurs sorties, elles consistent en tours de piste face à un public hilare aux applaudissements effrayants. C’est par la force qu’on leur a enseigné les tours qu’ils sont contraints de reproduire. Dans les coulisses, la violence n’a plus de limites et, de l’aveu même des dresseurs, la terreur seule permet d’obtenir des animaux sauvages l’exécution d’un numéro. Les positions qu’on oblige les éléphants à prendre sont douloureuses et ajoutent à leur souffrance morale. Oui, leur souffrance morale, puisque certains d’entre eux se laissent mourir.

C’est une leçon barbare pour les enfants que ce spectacle de l’oppression d’animaux si forts et si nobles, qu’on manipule et qu’on ridiculise. Rien ne leur est enseigné sur la disparition de leur habitat et sur le braconnage, sur le fait qu’il faut les tuer pour s’emparer de leurs défenses. Quand fera-t-on cesser, par une législation contraignante, ce scandale du cirque animalier ? Il faut que les menaces qui pèsent sur ces deux éléphantes nous réveillent et nous mobilisent pour de vrai.

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