Je vous parle aujourd’hui d’un philosophe allemand, de la première moitié du 19ème siècle Arthur Schopenhauer. SCHOPENHAUER. Sa pensée a exercé une influence considérable sur des écrivains du XIXe et du XXe siècle comme Flaubert, Nietzsche, Maupassant, Zola, Proust, Thomas Mann, Bergson, Beckett. La raison pour laquelle il faut que je vous en parle, c’est qu’il est le seul philosophe qui ait placé la pitié envers les animaux au cœur de sa pensée, en dévoilant qu’il y va de nous-mêmes, de notre propre souffrance humaine dans la douleur du moindre vivant. Car tous ceux qui vivent veulent vivre et ce vouloir vivre se confond avec une éternelle souffrance. Le pessimisme et la pitié sont donc les deux piliers de cette pensée.

Schopenhauer a médité sur un récit qu’il avait lu dans un journal de voyage sur la "magnétisation" d'un écureuil par un serpent. « Cette histoire, écrit-il,n'est pas seulement importante en ce qu'elle nous apprend touchant la fascination, mais encore comme argument en faveur du pessimisme: qu'un animal soit attaqué et dévoré par un autre, c'est sans doute un mal, mais on peut s'en accommoder. Mais qu'un pauvre et innocent écureuil installé à côté du nid de ses petits soit contraint d'aller pas à pas, en hésitant, malgré sa résistance et ses plaintes vers la gueule béante du serpent et de s'y jeter en pleine conscience, voilà qui est révoltant et atroce au plus haut point ». Il décrit aussi le destin de « ces tortues géantes de Java qui sortent de la mer pour aller déposer leurs œufs dans une vaste plaine et qui sont alors assaillies par des troupes de chiens sauvages qui les renversent sur le dos, leur arrachent les écailles du ventre et les dévorent ainsi toutes vivantes, jusqu'à ce que, parfois, un tigre vienne dévorer quelques chiens ».

Ce qui s'expose là "à découvert" dans la nature ce qui se montre brutalement, c'est d’abord la perpétuelle guerre de tous contre tous, c’est un véritable "cannibalisme" . Le vouloir vivre aveugle produit et anéantit sans cesse les vivants, ce vouloir vivre affamé dévore sa propre chair, il se reconstitue constamment à partir de sa propre substance, se nourrissant des différentes espèces de vivants. Et tout cela, sans aucun but final. « Il n’y a jamais , selon lui, que des instant de bien-être, de jouissance passagère dont la condition préalable est le besoin, de longues et nombreuses douleurs, un combat incessant, la nécessité pour chacun d'être tour à tour chasseur et gibier, il n’y a que tumulte, privation, misère et angoisse, cris et hurlements, […] et tout cela continuera ainsi interminablement ».

Et il y a l’homme par dessus le marché… Je cite : « Toutes ces victimes faibles, désarmées, imprudentes , écrit-il,errent au milieu de dangers ignorés qui à tout instant les menacent. La nature abandonne ses organismes, qui sont les œuvres d'un art infini, non seulement à l'avidité du plus fort mais au hasard le plus aveugle, à l'humeur du premier imbécile qui passe, à la méchanceté de l'enfant, la nature exprime par là que l'anéantissement de ces êtres lui est indifférent, ne saurait lui nuire, ne signifie rien...» . Et Schopenhauer demande alors: « Est-ce pour cela que naissent tous ces animaux ? Quel crime leur vaut un tel supplice? Pourquoi toutes ces scènes d'horreur ». Il n’y a pas de réponse à la question, sinon celle ci, d’un pessimisme radical: la Bible eu tort de dire que la création était bonne, elle est profondément mauvaise. Et les hommes ont tort de croire au progrès, de sacrifier tout au progrès car la réalité ne peut être autre chose que l’éternelle souffrance de ce qui vit.

C’est ce que Schopenhauer appelle " Le voile de Maya " qui nous empêche de le voir. Maya est une figure divine des religions indiennes, qui crée, et entretient l'illusion trompeuse selon laquelle la réalité est constituée d’individus séparés, isolés les uns des autres. Ce que le voile de Maya nous dissimule, c’est que chaque vivant n’est qu’une goutte d’eau dans un océan sans limites où l’un ne diffère pas de l’autre, où tout ne fait qu’un.

L'homme, malgré tout, parce il accède seul à la connaissance est capable d’une souffrance comme n’en connaître jamais l’animal qu'ignorera toujours l'animal. Mais c'est justement "parce qu'il y a un rapport précis entre le degré de connaissance et le degré de la douleur" que l'homme est en même temps le seul être à pouvoir, à vouloir mettre le vouloir vivre en contradiction avec lui-même et à se rendre capable d'abnégation, de négation de sa propre volonté, de sacrifice de soi, d’ascèse, et surtout de pitié et par là se sauver lui-même ainsi que les autres créatures, d’accomplir la tâche négative mais salvatrice d'abolir la volonté. Le seul rapport vrai que l'homme puisse établir avec l'animal, c’est une considération faite d’une pitié infinie pour sa douleur aggravée par l’absence de raison. En ce sens, on peut dire que les créatures existent en vue de l'homme, car l'homme seul peut les sauver de l'éternelle et universelle souffrance, et rendre possible la délivrance de cet enfer qu’est le vouloir vivre.

C’est ainsi que, pour la première fois dans la tradition philosophique, les animaux vont recevoir droit de citer. Schopenhauer dresse le constat de la cruauté avec laquelle on traite ceux que la plupart des hommes désignent comme "bêtes", se persuadant ainsi qu'ils ne leur sont en rien apparentés, et il stigmatise, je le cite, « la scélératesse avec laquelle notre populace se comporte à l'égard des animaux: elle les tue vainement et en riant, les mutile ou les torture; même à ceux d'entre eux qui la pourvoient immédiatement en nourriture, à savoir les chevaux, elle impose l'effort le plus extrême à l'âge adulte, pour extraire jusqu'à la dernière moelle de leurs pauvres os, jusqu'à ce qu'ils plient sous ses coups. (On pourrait vraiment dire : les hommes sont les diables de la terre et les animaux les âmes tourmentées.) » Schopenhauer constate qu’aux yeux des philosophes, des théologiens, des savants, du vulgaire, le monde animal est dépourvu de droits. Les uns et les autres en font de simples objets fabriqués à l'usage de l'homme, de simples choses, des moyens bons à tout emploi. Les cochers brutaux comme les zoologistes qui pratiquent la vivisection, « ces messieurs du scalpel et du creuset » , comme il les appelle, ignorent ainsi que l'essentiel réside dans l'identité de la vie humaine et de la vie animale, ils se conduisent comme si la différence entre l'homme et l'animal, c'est-à-dire la différence de développement de l'intellect, tenait à l’essentiel alors qu'elle ne concerne que l'inessentiel, l'accidentel. La cruauté envers les animaux avant d'être un scandale éthique apparaît comme une épouvantable erreur sur la réalité de ce qui est.

Mais, curieusement, l’influence du bouddhisme et des Upanishad ne conduit aucunement le philosophe au végétarisme. L’œuvre témoigne d’un pessimisme désespéré mais par ailleurs l’homme était un très bon vivant. Et sa justification de la bonne chère nous abasourdit. « Si l'on admet , dit-il,que l'homme souffre encore plus que l'animal, en raison de sa conscience plus claire, on conviendra que l'animal en souffrant et en travaillant pâtit moins que l'homme si celui-ci se trouvait privé du travail et de la chair des animaux. S'ils savent garder la mesure, les hommes peuvent donc sans injustice exploiter les animaux. Ce sont les Anglais, du reste , dit-il,et non les bouddhistes qui prônent le végétarisme » . La seule exigence que Schopenhauer adresse aux mangeurs de viande, c'est d'abord qu'on insensibilise les animaux avant de les abattre, et ensuite que cette mise à mort n'ait pas lieu sans que les hommes en éprouvent un profond sentiment de culpabilité. Où l’on peut constater que les choses de la vie ont passé des arrangements avec les thèses de l’œuvre…

Schopenhauer était obsédé par les expérimentations perpétrées sur les chiens. « Malheureusement pour les vivisections , écrit-il,c’est la plupart du temps l'animal moralement le plus noble de tous qui est pris, le chien, que son système nerveux très développé rend plus réceptif à la douleur . Celui qui vole un animal pour le livrer au laboratoire, ne veut pas voir que le chien est la même chose que lui, il préfère un pourboire à la vérité ». Il faut savoir que ce misanthrope qui par ailleurs détestait les femmes, a vécu en solitaire avec sa chienne Atma, et qu’il a légué sa fortune à une association de protection canine.

Je voudrais, pour terminer, vous faire entendre à propos des chiens, un texte moins tragique que ceux que je vous ai précédemment lus. « Quel mystère impénétrable est donc renfermé dans chaque animal! Regardez la première bête venue, regardez votre chien: avec quelle joie, avec quelle confiance il se laisse vivre! Bien des milliers de chiens ont dû mourir avant que son tour vînt d'exister. Mais la disparition de ces milliers de chiens n'a nullement entamé l'idée du chien; toutes ces morts ne l'ont pas obscurcie du moindre nuage. Et ainsi le chien existe aussi frais, aussi neuf, aussi fort que si c'était aujourd'hui son premier jour, que si son dernier jour ne pouvait pas venir, et dans ses yeux luit le principe indestructible, la force primitive qui l'anime. »

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