LA FIN DES BERGERS ? Elisabeth de Fontenay

J’ai été très impressionnée, je le reconnais, par la beauté et la justesse du livre d’Anne Vallaeys, Le Retour du loup . Je l’ai dit, en la recevant il y a un mois et, si je tiens à m’en expliquer, c’est que, pour la première fois, j’ai un désaccord avec Allain Bougrain-Dubourg. Vous défendez, Allain, les espèces animales menacées de disparition, vous veillez sur les populations d’animaux sauvages, vous êtes biocentré , centré sur la protection de la vie. Pour ma part, je suis avant tout préoccupée par le sort de ces individus sensibles et même conscients que sont les animaux de rente, je suis pathocentrée , centrée sur la souffrance animale. Ce qui ne nous empêche pas de nous entendre sur l’essentiel, et de nous compléter harmonieusement : j’admire votre savoir qui ne se limite pas à l’ornithologie et votre courage physique face aux chasseurs. Et si j’avance aujourd’hui un point de vue qui diverge d’avec le vôtre, Allain, ce n’est pas sans y avoir mûrement réfléchi. Je connais moins bien que vous la question du loup, mais je me suis beaucoup informée à ce sujet. Et puis, je parle du fond d’un engagement philosophique et politique envers les animaux, vieux de plus de vingt ans, et je tâche d’être fidèle aux principes et aux émotions qui ont été à l’origine de cet engagement. Je résumerai la problématique du loup aujourd’hui en disant que le conflit entre les défenseurs de la biodiversité et les tenants de la tradition pastorale m’apparaît comme un conflit entre deux droits : le droit, nouveau et fragile, de protéger des espèces menacées, le droit ancien et fragile de veiller sur l’intégrité des animaux dont on a la charge dans l’élevage extensif et en l’occurrence dans la transhumance.

Dressons la scène. La Convention de Berne de 1979, protégeant le loup facteur de régulation de la faune sauvage a été ratifiée par la France en 1989 Il y a actuellement en France environ 250 loups , 19 meutes. Douze départements sont concernés, l’Aude, l’Ariège, les Alpes de Haute Provence, le Vaucluse, les Alpes Maritimes, les Haute Alpes, la Savoie, la Haute Savoie, la Lozère. Quant au nombre de brebis égorgées, éventrées . En 2O1O : 260O, en 2011 : 4913, en 2O12 : 6102.

Je commencerai par faire deux parenthèses. La première au sujet de ce qu’on appelle encore les nuisibles. Buffon, au 18ème siècle distinguait entre les animaux nuisibles et les animaux utiles à l’homme, il ajoutait du reste que l’homme était le plus nuisible des nuisibles puisqu’il était celui qui détruisait le plus grand nombre de vivants. Et Toussenel, auteur au 19ème siècle d’un monumental ouvrage sur les mammifères et les oiseaux de France,L'Esprit des bêtes,pouvait écrire :« L'ours symbolise l'esprit de rétrogradation systématique et d'anarchie incorrigible qui prohibe la clémence. L'ours est en effet l'incarnation vivante de l'hostilité au progrès et la protestation armée des prétendus droits de la bête contre l'autorité de l'homme. » Or nous avons changé désormais, nous avons compris que nos pratiques, aussi bien les traditionnelles que les innovantes, engendraient la désertification, un grand nombre d’entre nous nous ne veut plus penser à partir de catégories anthropocentristes, et notre approche du loup ne peut donc plus être celle de nos ancêtres.

Ma seconde remarque portera sur les contes. Je ne prendrai que trois exemples : Le Petit chaperon rouge de Charles Perrault, La chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet et Pierre et le loup du musicien Serge Prokofiev.On ne peut pas d’une pichenette liquider des siècles d’un imaginaire qui structure ces collectivités d’hommes et de femmes racontant des histoires traditionnelles à des enfants. On ne doit pas laisser la correction politique, en l’occurrence le souci de la biodiversité, abolir la littérature enfantine. Mais ce qu’on doit ajouter à ces récits légendaires qui diabolisent certains animaux, c’est un travail pédagogique de rééducation. Il ne s’agit pas de supprimer la peur du loup, mais de faire comprendre que le loup est un animal exceptionnel dont il faut se méfier, certes et en même temps qu’il faut sauver .

Beaucoup de militants de la biodiversité abhorrent l’élevage et les éleveurs et je leur reprocherai de ne pas faire de distinctions, de mettre tous les élevages dans le même sac. Une telle attitude ne peut se justifier que par un engagement végétarien, végétalien, car c’est seulement à partir de ce choix ascétique qu’on peut stigmatiser les éleveurs en disant qu’ils ne soignent leurs bêtes qu’en vue de leur mise à mort et du profit qu’elle leur rapporte. L’engagement végétarien et végétalien est respectable comme tout mouvement d’avant garde qui milite pour plus de justice. Mais s’il conduit à criminaliser tous les éleveurs, quelles que soient leurs pratiques, alors c’est une forme de terrorisme. Oui, les bergers finissent par faire monter leurs brebis dans la bétaillère qui les emmène à l’abattoir. Est-ce à dire qu’il n’ont pas le droit de se plaindre du loup qui, lui, éventrerait innocemment alors que les éleveurs font abattre, en vue du pur profit, des bêtes qui ne sont pour eux que de la viande sur pied ? Je ne pense pas que tous les partisans de la protection du loup soient des végétariens et je les invite à réfléchir sur leur rejet sans nuances de l’élevage et des éleveurs.

Je fais partie de ceux qui à accusent la FNSEA, la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, d’infliger aux animaux les pire maux. Je veux parler de l’élevage intensif, de la non vie des bovins et des porcs, je veux parler de leurs abominables transports en des endroits beaucoup trop éloignés, le plus souvent, de leur lieu d’élevage, je veux parler de leur mort industrielle. Ce sont les membres de la FNSEA qui tentent d’empêcher qu’on donne aux animaux le statut d’êtres vivants, sensibles, voire conscients et qu’on leur accorde des droits. Notre consommation massive de viande est complice de leurs exactions légales et les lobby de la chasse marchent avec eux.

Mais il y a éleveurs et éleveurs, un autre modèle est possible, celui d’élevages artisanaux, avec des abattoirs situés à proximité. Et puis il y a cet élevage extensif, ce pastoralisme, cette transhumance qui a presque disparu, qui fait partie de la biodiversité des activités humaines, et qui peut renaître si on la protège comme elle aussi le mérite. Cette tradition de familiarité, de complicité entre les chiens, les brebis et les bergers fait partie de notre histoire depuis que les hommes du néolithique, ont noué un contrat avec les animaux qu’ils apprivoisaient, puis domestiquaient. Ce contrat domestique, violé par l’élevage intensif et l’abattage industriel, les bergers et ceux qui les emploient continuent à l’honorer malgré la mutation de civilisation à laquelle nous assistons. Je ne pense pas que cette fidélité à des pratiques ancestrales, immémoriales, universelles mérite un tel mépris de la part des adorateurs du vivant sauvage, je ne pense pas que ces éleveurs-là puissent être assimilés à des destructeurs de la nature sauvage, et à des chasseurs .

Je ne tomberai pas dans le ridicule de préconiser des solutions mais seulement je rappellerai quelques règles qui pourraient réconcilier éleveurs, protecteurs du loup et autorités administratives de bonne volonté.

Il faut mettre fin à ces élevages de troupeaux non gardés qu’on surveille à la jumelle et qu’on se contente de visiter de temps à autre. Il ne faut plus de troupeaux sans bergers et il faut un chien de garde, un patou pour 500 moutons

Je dis non à l’éradication du loup qu’on avait complètement fait disparaître depuis 1930 et qui est réapparu sans intervention humaine.

Les techniques de dissuasion ayant échoué, il faut dire oui aux tirs de défense ce qui implique d’armer et d’entraîner au tir les bergers. Dire oui à des tirs de prélèvement en cas de repérage de meutes rôdant à proximité des troupeaux, tirs qui ne doivent jamais abattre plus de 10% de la population évaluée. Et à une condition, c’est que ces tirs n’aient pas lieu à l’occasion de battues faites par des chasseurs. Pourquoi ne redévelopperait-on pas le corps des lieutenants de louveterie, cesofficiers publicassermentés, on leur attribuerait de nouvelles missions, partout où la présence du loup est avérée, ils agiraientsous l'inspection et la surveillance des agents forestiers, et sur ordre des préfets

Il faudrait encore donner aux éleveurs les moyens d’élever des patous, de former des aides bergers, de perfectionner les clôtures. Et, surtout, arrêter de moquer méchamment ces fameuses indemnités, arrêter de suggérer que les éleveurs font de l’argent avec le loup. Car si on rembourse une brebis éventrée 1,5 fois plus cher que ne la paie l’abattoir, c’est qu’on rembourse un préjudice moral et pas seulement financier à des hommes et des femmes qui ne considèrent pas leurs bêtes comme une simple marchandise ; sait-on que certains éleveurs refusent mes indemnités considérant qu’on cherche à acheter leur silence ?

Enfin, je ne crois pas qu’il faille risquer un parallèle entre les espèces protégées d’Afrique et d’Asie et les nôtres. D’abord parce que que les éléphants et les rhinocéros ne sont pas des prédateurs puisque ce sont des herbivores. Quant aux tigres et aux crocodiles ils sont eux aussi en voie de disparition Ce qui n’est pas le cas du loup dont le nombre ne cesse de croître en France et plus encore en Italie, en Espagne, en Allemagne. Ensuite parce que ces animaux sauvages d’Asie et d’Afrique sont victimes d’énormes braconnages maffieux, ce qui n’est pas le cas du loup européen.

Le service public, en l’occurrence France Inter et nos auditeurs, doivent souhaiter qu’il y ait un débat démocratique, libre de tout groupe de pression, sur le retour du loup.

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