Les lignes que je vais vous lire ont été écrites par le poète Paul Claudel en 1949, je dis bien en 1949. Les voici.

"Dans ma jeunesse, les rues étaient pleines de chevaux et d'oiseaux. Ils ont disparu. L'habitant des grandes villes ne voit plus les animaux que sous leur aspect de chair morte qu'on lui vend chez le boucher. La mécanique a tout remplacé. Et bientôt ce sera la même chose à la campagne. Les animaux faisaient l'alliance entre la terre et l'homme (...) Le fermier dans sa ferme était comme un roi au milieu de ses sujets. Depuis le bœuf laboureur, le grand engin essentiel aux quatre membres, jusqu'aux lapins, jusqu'aux poules sur le fumier, jusqu'aux pigeons et aux abeilles, pas un degré ne manquait, tout ce petit monde autour de lui entrait dans la nature d'une manière multiple et intime, comme si la vie qui émane de lui en toute sorte de mouvement, et de cris se répandait sur son domaine."[1]»

"Maintenant,ajoute-t-il, une vache est un laboratoire vivant (...) le cochon est un produit sélectionné qui fournit une quantité de lard conforme au standard. La poule errante et aventureuse est incarcérée. Sont-ce encore des animaux, des créatures de Dieu, des frères et sœurs de l'homme, des signifiants de la sagesse divine, que l'on doit traiter avec respect? Qu'a-t-on fait de ces pauvres serviteurs? L'homme les a cruellement licenciés. Il n'y a plus de liens entre eux et nous. Et ceux qu'il a gardés, il leur a enlevé l'âme. (…) Tous les animaux sont morts, il n'y en a plus avec l'homme."[2]

Pour Claudel donc, c’est et c’est dans la familiarité et la responsabilité que nous exploitions la vie et la mort de nos animaux : nous respections ce que Catherine et Raphaël Larrère ont appelé le contrat domestique. Or ce contrat, ce lien qui s’est noué au paléolithique, a été rompu quand nous avons non seulement remplacé les animaux par des machines mais encore transformé les animaux en machines, quand nous les avons désanimés. Il faut une certaine audace à Claudel pour énoncer cette mutation de l’agriculture en termes de droit du travail, pour dire que les hommes ont licencié les chevaux et les bœufs, les poules et les cochons sans, bien sûr, que ceux-ci, les pauvres, aient les moyens d’occuper les étables, les écuries, les poulaillers et les porcheries. La mise au chômage définitif de ces serviteurs animaux a rendu caduque la force de travail vivante mais ils ne pouvaient pas protester en brisant les machines, comme l’avaient fait leurs frères humains ouvriers, lors de la première révolution industrielle. Le vivre ensemble des bêtes domestiques et des hommes a donc pris fin, et les animaux de compagnie ne suffisent pas à combler ce vide d’un temps désormais voué à l’innovation technologique et obsédé par les impératifs rendement.

Claudel insiste sur la différence entre l’engendrement ou la naissance des vivants animaux et la production, la fabrication d’objets indéfiniment reproductibles. Or l’usage des techniques industrielles d'élevage, de la zootechnie fait que cette différence entre la fabrication et l’engendrement ne fonctionne plus : il n’y a plus que la production. Ce "licenciement" des animaux domestiques qui ne travaillent plus avec nous, qui ne nous accompagnent plus alors que nous mangeons toujours davantage de viande, révèle, selon Claudel, notre oubli moderne du dieu créateur que décrit la Genèse et que nous avons lui aussi licencié. La terre est désaffectée, tout comme une église où l’on ne dit plus la messe.

On peut reprocher à Claudel d’avoir une conception très féodale de la nature, il y a pour lui une hiérarchie des êtres, du minéral au divin en passant par le végétal, l’animal et l’humain. Chaque animal constitue un degré dans la chaîne continue des êtres créés, les animaux sont liés entre eux et à nous mêmes par un même nœud intime : « Toutes les créatures « se complètent, se commentent et s’interprètent l’une par l’autre », écrit Claudel. C’est la démesure de l’industrialisation qui a détruit __ ce bel ordre de la création

"Dans le récit de l'Exode, écrit-il encore, il y a un mot bien remarquable. La traduction latine dit non pas "tous les animaux", mais "tous les animants", tout ce qui fait partie de notre âme, tout ce qui l'aide à passer à l'acte et à l'expression, et lui donne mouvement, figure et vie. C'est tout cela, quand nous perdons la notion de Dieu qui perd sa raison d'être. L'âme perd ce qui l'anime, le bœuf travailleur, l'âne héroïquement résigné, le chien aimant, le chameau contemplatif et sobre, la poule fureteuse et gloutonne, l'agneau du sacrifice, la brebis féconde et chargée de laine, le porc lui-même hilare et savoureux, tout cela est désaffecté, tout cela a perdu son intérêt, tout cela est mort, il n'y a plus que des machines utiles, des magasins vivants de matière première que nous manœuvrons d'une main molle et dégoûtée. Les serviteurs de l'âme sont morts. Elle n'est plus servie que par des cadavres vivants."[3]On peut décider de traiter avec méfiance, en la stigmatisant comme réactionnaire, cette nostalgie de l'ancienne vie et de l'ancienne campagne où tout était plein d'âmes odorantes et bruyantes, cette ancienne vie où l’on était en quelque sorte plus proche du moment de la création. Et ce n'est pas un hasard si les textes de Claudel sont émaillés d'invectives envers le transformisme de Lamarck et l'évolutionnisme de Darwin. Mais s'en tenir à ce jugement politiquement correct, ce serait méconnaître la violence d'une douleur prophétique qui rompt justement les amarres de la nostalgie et a un grand pouvoir d’avertissement. Car le poète procède à l'inventaire de tout ce que, du fait de notre puissance toujours plus grande, nous avons dérobé à la terre et aux vivants. Ce qui fait que l'homme, privé de ces ramifications par lesquelles il pénétrait l'intimité du projet divin, sombre dans une solitude insignifiante, dans une sorte de désolation.

C’est donc, dit Claudel en insistant, parce que nous avons perdu la notion de Dieu que cette chaleureuse communauté des vivants a laissé place à un rapport machinique, mécanique aux animaux. Sur ce point, il faut s’expliquer encore et tenter de comprendre comment des gens qui ne croient ni à Dieu ni à diable, c’est mon cas, peuvent se laisser émerveiller, plus, se laisser troubler par ces paroles d’un croyant. Je dirai que nous devons traiter ces textes comme de grandes métaphores, de belles constructions imagées à contempler. Cette foi du charbonnier dans la création, ne nous parle-t-elle pas, à travers les mots de Claudel, de notre écosystème, de notre éthologie, de notre considération pour les animaux, de notre nostalgie, ou de notre utopie, d’un « vivre avec les bêtes » ? Etre créationniste, certes, c’est être fixiste, penser que toutes les espèces animales sont été créées par Dieu une fois pour toutes. Et on ne peut pas nier un certain obscurantisme de Claudel. Il était férocement hostile au transformisme de Lamarck et à l’évolutionnisme de Darwin auquel il reprochait par dessus tout son refus de conférer le moindre but, la moindre finalité, la moindre orientation positive aux transformations, aux modifications des formes vivantes.

Mais en même temps c’était un passionné d’histoire naturelle, il a écrit de belles pages sur la grande galerie du Muséum d’histoire naturelle, sur ce peuple d’ivoire, comme il dit, sur ces os qui d’espèce à espèce se ressemblent si fort qu’on ne peut pas douter qu’il y ait un plan de la nature. Et nous autres qui défendons le droit des bêtes à vivre selon la vie que leur prescrit leur appartenance à telle ou elle espèce, voire à telle ou telle race, nous n ‘aurions vraiment pas intérêt à donner congé, sous prétexte que nous ne partageons pas sa croyance, à l’un de ces précieux alliés des animaux que sont presque toujours les poètes.

Pour Claudel, il y a deux manières de connaître. Celle du scientifique qui recourt à la causalité mécanique et qui doit, pour expliquer, désanimer les vivants. Celle du poète dont il dit que son art poétique est celui de l’écriture mais aussi celui dont a usé Dieu pour créer les êtres. Claudel fait un magnifique jeu de mot en disant que la connaissance véritable, celle du poète, est une co-naissance, une naissance avec, une intuition de notre parenté avec les autres vivants,l'univers étant construit comme une œuvre. Il écrit : "Nous ne naissons pas seuls. Naître, (…) c'est connaître. Toute naissance est une connaissance » . Dire que la connaissance est de l’ordre d’une naissance, c'est reconnaître qu'elle est un acte vital essentiel qui ne met pas en jeu uniquement l'intellect, mais l'être vivant tout entier, corps et âme.

Corps et âmes…Claudel nous a lancé un SOS : save our souls , sauvez nos âmes : non pas sauvez nos âmes humaines de la damnation éternelle, mais libérez les âmes des vivants, libérez les tenailles de l’élevage et de l’abattage industriels, libérez les de la pêche industrielle, sauvez nous tous, hommes et bêtes, de la l’anéantissement de nos sensibilités, de nos spontanéités et de nos liens.

[1]Ibid. P126-127

[2]Ibid. p 127-128

[3]Ibid.

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