La mise en vente à presque 600 euros d'un keffieh griffé Louis Vuitton suscite colère et incompréhension chez les activistes palestiniens, qui dénoncent la marchandisation d'un symbole politique.

Louis Vuitton présentait son "étole" comme un "accessoire intemporel (...) inspiré du keffieh classique"
Louis Vuitton présentait son "étole" comme un "accessoire intemporel (...) inspiré du keffieh classique" © Capture d'écran du site Louis Vuitton

Dans les échoppes de Jérusalem ou bien en Cisjordanie, un keffieh coûte environ 10 euros. Souvent présentée à côté de foulards ou d'écharpes aux couleurs des grands clubs de football, cette coiffe de coton ou de viscose est bien plus qu'un foulard utilisé traditionnellement par les Bédouins ou les paysans moyen-orientaux pour se protéger du soleil, du vent ou du sable. Depuis les années soixante, elle est devenue l'emblème du mouvement national Palestinien incarné par Yasser Arafat, qui portait le keffieh noir et blanc.

Dans les villes palestiniennes (ici à Naplouse) les nombreuses affiches de Yasser Arafat le représentent portant le keffieh devenu son emblême
Dans les villes palestiniennes (ici à Naplouse) les nombreuses affiches de Yasser Arafat le représentent portant le keffieh devenu son emblême © Radio France / Frédéric Métézeau

Mais depuis la fin du mois de mai, un foulard bleu et blanc – les couleurs de l'État d'Israël – griffé Louis Vuitton et très largement inspiré du keffieh, est vendu en ligne pour 700 dollars (582 euros). Sur son site internet, le maroquinier décrivait "une étole (...) inspirée du keffieh classique (...) accessoire intemporel [pour] un style décontracté"

Loin de décontracter les défenseurs de la cause palestinienne, ce produit les a rendus furieux. Sur Twitter, des dizaines de personnes ont critiqué l'utilisation d'un symbole politique à des fins commerciales et l'on a vu apparaître le mot-clé #BoycottLouisVuitton.

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Au-delà de cet emballement sur les réseaux sociaux, des Palestiniens sont scandalisés. À Jérusalem, Inès Abdel Razek, de l'Institut de Palestine pour la diplomatie publique (PIPD), explique à France Inter : "Cette appropriation culturelle revient à la spoliation d'un habit traditionnel, qui a une histoire et une signification, à des fins purement commerciales et marchandes, dont les natifs sont dépossédés." 

Un symbole des combats palestiniens

Huda Imam porte régulièrement son keffieh sur les épaules. Cette universitaire, consultante spécialisée dans la culture et l'identité palestiniennes, en rappelle l'importance depuis le XXe siècle : "En 1936, pendant la révolte palestinienne, ce keffieh noir et blanc est devenu le symbole de la révolte, de la résistance de l'identité palestiniennes. Arafat le portait tout le temps et quand je vais protester contre la politique de l'occupation israélienne et contre l'expulsion, l'expulsion des familles palestiniennes, je fais toujours en sorte de porter le keffieh." 

C'est un signe aussi de solidarité, un signe de compassion. J'exprime ma solidarité avec les Palestiniens.

"Et justement, la police israélienne n'aime pas du tout voir que nous portons le keffieh palestinien", précise Huda Imam, habitante de Jérusalem-est, la partie palestinienne occupée par l'État hébreu depuis 1967. 

A Jérusalem, des keffieh palestiniens vendus parmi d'autres foulards et écharpes de supporters
A Jérusalem, des keffieh palestiniens vendus parmi d'autres foulards et écharpes de supporters © Radio France / Frédéric Métézeau

Un moment bien mal choisi

Le prix du keffieh, ses couleurs et le moment choisi ont profondément troublé Huda Imam : "Après une guerre si fatale et si atroce à Gaza, la présentation d'un keffieh palestinien aux couleurs du drapeau israélien m'a semblé ironique, sarcastique et humiliante. Ils pouvaient utiliser d'autres couleurs ! Je ne suis pas versée dans les théories du complot, j'aime beaucoup les marques et je suis sûre qu'ils ont beaucoup négocié, réfléchi, pensé et discuté des couleurs et du design. Je ne voudrais pas dire que c'est fait exprès, car il y a déjà beaucoup de méchancetés sur les réseaux sociaux contre Louis Vuitton, mais Vuitton devrait s'excuser. Et aussi consacrer 10 % de leur prix de vente pour reconstruire Gaza, par exemple cette librairie et cette bibliothèque qui ont été complètement détruites dernièrement." 

Inès Abdel Razek veut aussi porter le débat sur le terrain économique : "Pourquoi Louis Vuitton n'a-t-il pas développé un partenariat avec la maison Hirbawi à Hébron, qui est le dernier fabriquant palestinien de keffiehs ? Non seulement ils contribuent à tuer l'industrie locale, mais ils acculturent et effacent l'identité même du keffieh."

Louis Vuitton n'a pas répondu aux sollicitations de France Inter mais l'enseigne de luxe a effacé de son site internet la page web qui présentait le keffieh devenu celui de la discorde.