Le journaliste Loup Bureau, emprisonné en Turquie, a été libéré le 17 septembre dernier. Pour la première fois depuis sa libération, il raconte sa détention sur France Inter.

Le journaliste Loup Bureau arrive en France après ses six semaines de détention en Turquie
Le journaliste Loup Bureau arrive en France après ses six semaines de détention en Turquie © AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT

Moins d'une semaine après sa libération, le journaliste français Loup Bureau a réservé ses premières déclarations à "L'instant M", l'émission de Sonia Devillers sur France Inter. Détenu entre le 1er août et le 17 septembre en Turquie, il était accusé d'avoir réalisé un reportage qui manifestait des adhésions à des thèses considérées comme terroristes.

"J'avais besoin de passer quelques jours avec mes proches, de prendre du temps pour me reposer, pour dormir et pour aussi me rendre compte de tout ce qui s'était passé, ici, en mon absence" a-t-il indiqué pour expliquer son silence après son retour en France, mises à part quelques déclarations sur le tarmac de l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. "Cela a été formidable et je suis toujours aussi soulagé d'être de retour et véritablement heureux."

C'est lors d'un contrôle routier que Loup Bureau a été arrêté. "Je suis passé à la frontière kurdo-irakienne et j'ai été contrôlé parce qu'il était très tard, en pleine nuit. Généralement ça commence par un contrôle des visas et moi j'ai beaucoup de visas sur mon passeport et je pense que c'est ça qui a intrigué au départ", explique-t-il. Rapidement, la situation va dégénérer. "Ça s'est emballé parce qu'ils ont eu accès à mon profil Facebook, ils ont commencé à voir mes photos sur mon ordinateur."

Loup Bureau se trouve à la frontière entre l'Irak et la Turquie. "Il n'y a pas beaucoup d'étrangers là-bas. On est dans une région où il y a une guerre qui sévit, qui fait des victimes tous les jours et dont on parle très peu. Forcément, il y a un contrôle assidu au niveau des frontières où transitent des armes." Pour lui, son arrestation est aussi le résultat "d'une série de malchances."

Mon profil a intrigué, mais il y a eu aussi une série de malchances, et ils sont tombés sur mes reportages en Syrie

Les policiers vont tomber sur les photos que Loup Bureau a prises en 2013 alors qu'il faisait un reportage sur les combattants kurdes syriens. Pour les autorités turques les YPG sont une organisation terroriste, classée comme telle depuis 2014. "Pour eux, un journaliste qui va dans cette zone-là est directement considéré comme terroriste puisqu'il n'y a pas de neutralité journalistique. D'ailleurs, les journalistes turcs ne s'y rendent pas. Quand ils en parlent, ils utilisent des images d'archives ou du centre média des YPG en floutant le logo."

Après ce premier interrogatoire, dans un premier temps, Loup Bureau est relâché.

On m'emmène à la station de bus de la ville, je prends un billet pour Istanbul, mais 15 minutes plus tard, les policiers reviennent et me disent 'on a encore une ou deux questions à te poser'. Et là je comprends que ça va être compliqué, que s'ils reviennent, ça va durer.

Il va être transféré à Sirnak, et va être menotté et mis en garde à vue. Elle va durer "six jours et sera assez mouvementée, brutale, compliquée physiquement pour moi parce que j'avais été très peu nourri, avec des biscuits Oreo et des briquettes de jus d'orange".

J'ai dormi, bien sûr, parce que c'est la seule chose que je pouvais faire." Loup Bureau est dans une "petite cellule de 6m² avec des banquettes sur les côtés." Tous les jours, il va demander à contacter le consulat et cela lui sera refusé. "Je gardais espoir parce que je savais qu'on était encore dans le stade de la garde à vue." Au bout de six jours, sans être prévenu, Loup Bureau est emmené devant un juge. "Suit un procès très rapide, qui va durer 15 à 20 minutes, dans lequel on me dit à la fin vous êtes arrêté, mais on ne me dit pas les raisons." Il va découvrir un peu après qu'il est soupçonné d'appartenir à une organisation terroriste.

L'incarcération va être très difficile à vivre pour Loup Bureau. "Je perds pieds dans les jours et les semaines qui suivent parce que j'ai très peu d'informations, je ne peux pas appeler ma famille, je ne peux pas appeler le consulat et j'arrive en prison et je ne sais pas ce qui se passe." Loup Bureau ne parle pas turc et "la communication est très compliquée". "Ça lui fait très peur" de savoir qu'il est inculpé pour des charges de terrorisme. "C'est vraiment l'incertitude et l'angoisse qui arrivent."

Loup Bureau pourra finalement contacter sa famille :

Tous les 15 jours, j'avais le droit à un appel de 10 mn. Je pouvais aller au parloir voir mon avocat qui venait à peu près tous les 2-3 jours

Le parloir est surveillé et enregistré. "Donc l'avocat ne peut pas me dire tout ce qu'il se passe." Le journaliste ne se plaint pas de ses conditions de détention. "Je suis bien nourri, j'ai ce qu'il faut en termes de produits de première nécessité, je suis dans une cellule qui fait à peu près 40m², et qui est faite normalement pour à peu près 12 personnes. J'ai accès à une petite cour extérieure qui me permet de voir le soleil."

Des livres vont lui être envoyés. "C'était indispensable". Parmi les livres qu'il a reçus, un livre l'a marqué, "parce que c'était drôle que je me retrouve avec ça, c'était la biographie de Louis de Funès que je ne connais absolument pas. Ce n'est pas trop ma génération."

Après 51 jours d'incarcération, Loup Bureau apprend le jour du procès qu'il va être libéré. "Mon avocat m'a averti la veille qu'il allait y avoir une audience le lendemain. Cela a été soudain, je ne m'y attendais pas du tout. Pour moi, je n'étais pas libre à ce moment-là, je pensais rester des semaines, voire des mois".

L'audience a duré à peine 10 minutes et on m'a dit vous êtes libre

Il est ramené à la prison menotté pour qu'il récupère ses affaires. "Ça m'a fait très peur parce que j'avais déjà été libéré et recapturé. Petit à petit j'ai eu ce sentiment de soulagement." Loup Bureau ne se sentira vraiment soulagé que quand il rentrera dans l'avion.

Clairement un "message d'intimidation" du pouvoir turc

Pour le secrétaire général de Reporters Sans Frontières, Christophe Deloire, c'est un message du pouvoir turc qui ne veut pas que l'actualité soit couverte dans [ces] grandes régions.

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