Avant de tourner avec elle, j’éprouvais pour Catherine Deneuve une fascination évidemment liée à ma cinéphilie, mais il ne faudrait pas oublier qu’elle n’est pas seulement une icône, elle est aussi une immense comédienne et je peux témoigner de la constante richesse de ses propositions et de son plaisir rare de jouer avec les autres. Particulièrement dans ce film où elle s’est tout de même retrouvée avec deux partenaires qui n’étaient pas des acteurs. Des partenaires qui ont la lourde responsabilité de jouer ses maris, Milos Forman et Michel Delpech, pétrifiés tous les deux d’avoir à se mesurer à elle, qui se sont révélés excellents et qu’elle a passé son temps à rassurer. Il n’y avait pas que cela, il y avait cette proposition insolite que j’allais faire à Catherine Deneuve, la représenter à plusieurs âges de sa vie et demander à une comédienne de l’incarner dans les années 60.

J’avais déjà en tête Ludivine Sagnier, je leur en ai parlé en même temps, et elles ont adhéré à l’idée. Ludivine étant bien sûr impressionnée, mais Catherine pas du tout, acceptant d’emblée avec beaucoup de panache, de se voir représenter plus jeune par une autre personne. Lorsque je lui ai fait lire le scénario en disant, c’est pour le rôle de Madeleine aujourd’hui - aujourd’hui n’était pas précisé - elle m’a dit : « Je démarre quand exactement ? ». La notion de temps et d’âge était assez flottante pour elle, et c’était parfois très troublant et beau cette indécision qui ressemblait tellement à la « vraie » vie. Catherine me disait par exemple : « Cette scène-là, Christophe, je ne sais pas du tout comment je la jouerai ». Et jelui répondais : « Ne vous inquiétez pas, cette scène-là,c’est Ludivine qui la joue ». Ce que je trouve par ailleurs réconfortant, c’est que Catherine et Ludivine, d’une certaine manière se rejoignent, dans le jeu, dans la conception finalement complice, complémentaire du personnage de Madeleine, dans la façon dont chacune se l’est appropriée en le comprenant, en lui faisant vivre l’une sa jeunesse, et l’autre son âge adulte. Le passage entre les époques, entre les actrices se fait me semble-t-il de façon assez naturelle, le personnage leur doit beaucoup. J’ai poussé très loin le pari de la double incarnation en tournantune scène à laquelle je tenais beaucoup, où je fais se rencontrer Ludivine et Catherine. Ludivine comme le fantôme de la jeunesse de Catherine. La scène aurait pu sembler cruelle, mais elle ne l’est pas, grâce à Catherine qui parvient à garder une distance parfaite, une vivacité élégante face à la nostalgie. CatherineDeneuve n’est dupe de rien.

Les Bien-Aimés
Les Bien-Aimés © Why not productions

Véra et Chiara Cette osmose entre Ludivine Sagnier et Catherine Deneuve se complique et se complète évidemment avec la présence au générique de Chiara Mastroianni dans le rôle de Véra, fille de Madeleine. Oui, bien sûr, il y a entre Catherine et Chiara de vrais rapports mère-fille avec tout ce que cela comporte ! Mais pour ce qui est de leur métier, elles s’amusent vraiment à jouer ensemble, à s’étonner mutuellement. Il y avait chez elles-deux le désir d’un vrai rendez-vous qui les réunirait. Ce rendez-vous avait été ébauché chez André Téchiné, chez Arnaud Desplechin surtout, mais dans « Un conte de noël » elles avaient très peu de scènes ensemble. Là, c’était enfin pour elles, je crois, la rencontre « naturelle » qu’elles espéraient. Etre ce qu’elles sont, une mère et une fille, et jouer ça. En outre, je suis content d’avoir pu offrir à Chiara ce rôle de Véra, parce que dans « Non ma fille tu n’iras pas danser » je lui ai demandé quelque chose de particulièrement difficile pour une actrice, jouer un personnage assez antipathique ou en tout cas un personnage qui dit non, qui refuse. Là, au contraire, Véra demande mais donne aussi, et donne plus qu’on ne peut lui donner en retour. Cela a permis à Chiara de jouer avec son humour, sa sensualité, avec cette capacité qu’elle a de passer d’une légèreté délicieuse dans les scènes avec Milos ou avec Louis à l’incarnation d’une amoureuse détruite avec Paul Schneider, pour finir par devenir un personnage tragique. Le film repose sur deux personnages principaux, Madeleine et Véra. Madeleine s’est construite sur deux personnalités, Ludivine et Catherine, se nourrissant l’une de l’autre, Chiara elle, est toute seule pour assumer toutes les facettes de son rôle !

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