En mai 1968, les radios périphériques sont qualifiés de "radios barricades", pendant que les émetteurs de l'ORTF sont occupés par l'armée. L'opinion publique dénonce l'emprise du gouvernement sur la radio et la télévision publiques.

 Des professionnels du spectacle manifestent "pour une information libre et l'autonomie de l'ORTF" devant la Maison ronde
Des professionnels du spectacle manifestent "pour une information libre et l'autonomie de l'ORTF" devant la Maison ronde © AFP / Jacques Marie

1967 : la France est passée de la couleur au noir et blanc, en tout cas pour le petit écran de la télévision. Pour autant, la télé publique n'a pas fait sa révolution. Mais elle s'apprête à connaître quelques heures sombres et instants mouvementés.

L'Office de la radiotélévision française (ORTF) compte plus de 12 000 employés et rassemble une grande partie des services de la radiotélévision française. La Maison de la radio accueille depuis 1963 l'audiovisuel public et centralisé. Un monolithe que le pouvoir imagine être son outil de communication avec les Français, au moment même où ceux-ci prennent goût au vent de liberté qui souffle dans les émissions comme Salut les copains sur Europe 1, par exemple.  

France Inter est créée par Roland Dhordain, qui essaie de séduire un panel plus large d'auditeurs avec le Pop Club de José Artur. La radio publique est alors écoutée par un bon tiers des auditeurs, devant Europe (21 %) et RTL (19 %).

Mais les auditeurs se méfient de l'information qu'on leur donne. L'heure est à la défiance. A juste titre : la préparation du journal de 9 heures de France Inter est suivie de près par sa directrice, Jacqueline Baudrier, parce que c’est celui que le général de Gaulle écoute. Et De Gaulle et ses ministres espèrent minimiser les actions contestataires.

Mais à l'intérieur de la Maison de la radio, certains commencent à parler de mettre à l'écart des chefs de rédactions pour laisser travailler de jeunes reporters en direct depuis le terrain. La rédaction de France Inter vit en autogestion et suit, comme les autres, cette nuit d’émeutes. 

Affiches de l'atelier populaire des Beaux-Arts
Affiches de l'atelier populaire des Beaux-Arts / .

La réaction ne se fait pas attendre : les fréquences des voitures émettrices sont supprimées, les émetteurs contrôlés par l'armée. Le conflit devient clair entre la radio publique et le gouvernement. C'en est fini de l'idée de modification du statut de l’ORTF et d'une autonomie plus grande laissée aux journalistes.

Bras de fer entre les journalistes et De Gaulle

La première nuit des barricades commence le 10 mai, et la radio publique préfère diffuser les reportages en différé, contrairement au direct adopté par les périphériques. Le magazine d'information télévisé Panorama est censuré, avant d'être diffusé plus tard, après quelques coupes. 

Les affiches de l'atelier populaire  des Beaux-Arts au service du mouvement de Mai 68
Les affiches de l'atelier populaire des Beaux-Arts au service du mouvement de Mai 68 © AFP / .

Le 22 mai, les journalistes de la radio élisent un "Comité des cinq" pour surveiller l’objectivité de l’information. Réaction du général de Gaulle : "Mettez les trublions à la porte et puis voilà ! » Les journalistes de télévision rejoignent l'intersyndicale le 23 mai sans forcément cesser le travail. Le vendredi 24 mai, à 20 heures, la radio et la télévision diffusent la première allocution du Général.

L'ORTF et De Gaulle vus par les affiches de l'atelier populaire des Beaux-arts
L'ORTF et De Gaulle vus par les affiches de l'atelier populaire des Beaux-arts / .

Le plan Stentor et l’armée

Partie en retard, l'ORTF était en grève quand la France reprenait le travail. Yves Guéna, fraîchement nommé ministre de l'Information en remplacement de Georges Gorse, remet  l'ORTF en marche avec l'aide d'entreprises privées et de l'armée. En application du plan "Stentor", il fait entourer les locaux de l'ORTF par la police, pour interdire les locaux aux grévistes. Le 4 juin, les émetteurs sont occupés par l'armée. Ce qui ne fait que durcir le mouvement de grève. 

Opération Jericho

En juin 1968, le comité de grève des journalistes de l'ORTF veut clairement sortir de l'emprise du pouvoir. Il déclare que l'ORTF doit être "au service des 30 millions de téléspectateurs et d'auditeurs et non pas d'une propagande partisane".

L'ORTF doit être le reflet de la France et des Français. Nous entendons exercer notre métier librement.

Les différentes catégories professionnelles viennent alors se relayer pour faire une ronde silencieuse autour de la Maison de la radio entre le 6 et le 11 juin. C'est l'opération Jericho, pour soutenir la démarche de "libération" de l'ORTF. Enseignants, métallos, fonctionnaires... les Français se battent pour des médias libres et indépendants du pouvoir. 

Quand Michel Drucker était révolutionnaire

Dès le début du moi de juin sont annoncées les démissions de Pierre de Boisdeffre, directeur de la radio, d'Emile Biasini, directeur de la télévision, et celle d'Edouard Sablier, directeur de l'information.

La direction et le ministère de tutelle essaient de séduire en proposant des avancées matérielles, mais ne cèdent en rien sur la liberté d’information ou l’autonomie des rédactions. Les journalistes de la radio suspendent la grève le 27 juin, bientôt suivis des réalisateurs et producteurs. L'Union des journalistes de la télévision vote la reprise du travail le 13 juillet.

50 journalistes ont été licenciés, d'autres sont mutés ou envoyés à la retraite d'office. Les "punis" de Mai-68 s'appellent Michel Drucker, François de Closets, Thierry Roland, Emmanuel de la Taille, Frédéric Pottecher, Roland Mehl, Jean-Pierre Elkabbach, Edouard Guibert.  Beaucoup ont bien rebondi depuis. 

La reprise en mains

En 1969, Georges Pompidou resserre les boulons : l'ORTF passe de la tutelle d'un ministère de l'Information à celle du Premier ministre, directement.

Etre journaliste à l'ORTF, ça n'est pas la même chose qu'être journaliste ailleurs. L'ORTF, qu'on le veuille ou non, c'est la voix de la France.

RTL, de son côté, tire la couverture à elle et diffuse des campagnes de communication pour vanter son rôle pendant les événements. Mais en 1969, France Inter est à nouveau en tête des sondages. L'information par le service public a quelque peu redoré son blason. 

Images : site de Jean-Paul Lachard

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