Ils n'étaient pas en âge de manifester ou de s'insurger en mai 68. Ils ouvraient grands leurs yeux sur les commentaires et les comportements de leurs parents, ou grands frères et sœurs. Mai-68 ? La liberté ? La guerre ? Une grande récréation ? Ils racontent.

Dans le contexte de la grève générale de mai 68, les poubelles se multiplient et envahissent les trottoirs parisiens.
Dans le contexte de la grève générale de mai 68, les poubelles se multiplient et envahissent les trottoirs parisiens. © AFP / Georges Hernad / Ina

Ils avaient 8, 12, peut-être 16 ans. En région, certains se sont retrouvés devant des écoles fermées à cause des grèves, ou au milieu de conversation des parents excités par les événements. Ils ont écrit à France Inter pour livrer quelques uns de leur souvenir. 

La guerre  ?

Les forces de police anti-émeutes contrôlent un homme circulant à moto en  juin 1968 devant l'usine Renault de Flins.
Les forces de police anti-émeutes contrôlent un homme circulant à moto en juin 1968 devant l'usine Renault de Flins. © AFP / UPI

Toute cette agitation a pu paraître inquiétante aux yeux des enfants. 

"En mai 68 j’avais 8 ans, mes parents, surtout mon père, étaient très attentifs aux événements, ils écoutaient beaucoup la radio, et moi j’entendais forcément ! Je ne comprenais pas trop, en fait, je croyais que c’était la guerre."   explique Catherine Repiquet. 

Certaines familles ont fait des stocks d'aliments de base, et bientôt c'est la pénurie d'essence qui a sévi. Marie Chaves avait 12 et vivait dans le Tarn-et-Garonne. Ses parents espagnols,  avaient immigré en France, quelques années auparavant. 

"Nous les enfants à cette époque passions notre temps à jouer, sauter à la corde, jouer aux billes : des vacances qui semblaient éternelles. Mais pour nos parents l’angoisse d’une guerre à venir était bien réelle, je me souviens de kilos de sucre, de litres d’huile, de paquets de farine, stockés dans la maison. Heureusement à l’époque il n’y avait pas de date limite d’utilisation ! "

La révolution ? 

Daniel Cohn-Bendit , micro en mains, fondateur du "Mouvement du 22 mars"  s'adresse à la presse et aux étudiants contestataires dans le Grand Amphithéâtre de l'université de Paris-Sorbonne.
Daniel Cohn-Bendit , micro en mains, fondateur du "Mouvement du 22 mars" s'adresse à la presse et aux étudiants contestataires dans le Grand Amphithéâtre de l'université de Paris-Sorbonne. © AFP / Archives

Camille Bourdiol, qui habitait Montpellier a gardé l'une des grenades que les forces  de l'ordre utilisaient pendant les manifestations. 

Nous habitions Montpellier, centre-ville, mon père travaillait à côté de la préfecture et nous rapportait des éclats de bombes lacrymo j’imagine, mais nous pensions obus, révolution. Mon père, 37 ans à l’époque, était encore dans cette mouvance, il était surexcité ! Depuis il a gagné beaucoup d’argent, est devenu adorateur du veau d’or. J’ai gardé cette excitation, ce rêve, cette admiration de Dany-le-rouge sans jamais savoir, même aujourd’hui, si rouge correspondait à la couleur de ses cheveux ou à son parti politique. 

Grenade conservée par Camille Bourdiol
Grenade conservée par Camille Bourdiol / Camille Bourdiol

Sans la région de Nantes, Patrice Champain est collégien, et le peu qu'il voit, ou qu'on lui raconte de Mai 68, est assimilé à ce qu'il lit dans ses manuels d'histoire, au sujet de la Révolution Française. 

Comme nous n’avions pas la télévision, aucune image n’impressionnèrent  mon esprit, si ce n’est les récits racontés à la cave devant un verre de muscadet, et qui prirent pour l’enfant que j’étais, l’allure des scènes de la révolution Française de mon livre d’histoire de sixième. Patrice Champain

Pour Véronique Douville, à Nanterre, la révolution eut vraiment lieu, pour sa mère, qui a trouvé un emploi à  l'Université. 

J’avais 7 ans et j’habitais juste à côté de l’Université de Nanterre. Les fenêtres du bâtiment B donnaient sur le bâtiment des lettres de l’Université. J’ai deux souvenirs. De la fumée sur le toit du bâtiment et des étudiants qui courent sur ce même toit. Et le plein de courses que ma mère faisait au Félix Potin à l’entrée de la résidence. Nous n’étions pas inquiets et même il me semble que ma mère espérait beaucoup de cette « révolution ». Elle avait raison, car l’année suivante elle a été embauchée à la bibliothèque de l’Université ; elle n’avait pas fait d’étude et n’avait aucun diplôme. Juste l’amour de la jeunesse et plein d’espoir. Elle avait 35 ans. Véronique Douville

Quand papa était réac

En mai 68, pardon de le dire, mais j’étais un jeune con de seize ans, sans aucune conscience politique, raconte Philippe Barjaud. Il était alors en terminale C au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.

Je dois avouer que je n’y comprenais rien ! Pas plus que je ne me souviens aujourd’hui d’une quelconque action militante. Juste quelques invectives contre les « fafs » d’en face, ceux de la fac de droit, de l’autre côté de la montée du tout nouveau Viaduc Saint-Jacques.

Son père travaillait chez Michelin, mais s'il a manifesté ce n'est pas pour plus de liberté. 

Avec ses collègues de la maîtrise du manufacturier de pneumatiques, mon père nous entraîna, avec mon frère et ma sœur, dans les défilés pour le rétablissement de l’ordre, non mais ! Je me rappelle les petits tracts portant quatre drapeaux noirs et rouges, avec la mention « plus jamais ça ! », que nous distribuions autour de nous… la honte ! Philippe Barjaud

Une histoire de pavés

A Nérac dans le Lot-et-Garonne, Marianne Lignac-Mary a 14 ans. Elle goûte avec bonheur des instants d'oisiveté, car la grève est synonyme de "vacances" pour les lycéens. 

"Mes parents travaillent (médecin, pharmacien), et se désolent, sont angoissés à l’idée que je fasse des « bêtises »".

Il faut écouter la radio, plutôt les périphériques pour suivre les manifestations à Paris, regarder la télé qui ne fonctionne que le soir. 

"Je me rappelle des interventions de Pompidou, de De Gaulle. C’est la première fois que je vois mes parents autant discuter entre eux. Je n’ai pas l’impression qu’ils soient véritablement inquiets. Les ouvriers de la seule usine de Nérac se sont mis en grève, ont manifesté en ville, mais leur nombre est dérisoire par rapport à ce que l’on sait de ce qui se passe à Paris". 

En souvenir de cette période, sont restés dans la maison de son enfance, deux pavés de Paris, qui bloquent les battants de la porte-fenêtre de la salle à manger.  

Brigitte Berthet se souvient d'une tension, et se demande ce que se raconte les adultes autour d'elles. Il a fallu que son oncle la rassure, mais l'entrée en scène des pavés lors des manifestations est resté longtemps gravé dans son esprit. 

Un dimanche de mai 68 mes parents me prirent à part et me dirent que mon oncle allait venir nous chercher mon frère (2 ans ) et moi que nous allions passer quelques jours chez lui.   J’ai entendu ma mère refuser de venir avec nous. Aucune explication ne m’a été donnée. Je savais que quelque chose se passait, j’avais entendu les adultes mais c’était vague.  Mon oncle n’était pas inquiet et le soir il m’a expliqué que ce n’était pas la guerre. Je me souviens m’être dit que pour se battre avec des pavés, ces étudiants, cette jeunesse, devaient être à bout. Recevoir un pavé pour moi c’était violent. Je voulais savoir qui avait eu cette idée de prendre les pavés. Cette question est restée très longtemps en moi.  Brigitte Berthet

La grande récré

L'époque est à la mixicité dans les écoles. Elle n'est pas arrivée par la révolution mais par l'évolution des pratiques dans les écoles.  Cela dit, même dans les mêmes classes et dans les mêmes réfectoires, garçons et filles se rangeaient de part et d'autre de la pièce. Patrice Champain en fait l'expérience dans un collège catholique de la région nantaise. 

"Une grande inconnue se profilait : LA  MIXITE. En effet nous rejoignions les filles du collège Sainte- Marie-de-Vertou, étudiant  principalement sous la férule de Sœurs. Je revécus durant cette période les va-et-vient du ravitaillement, les Nantais venant en mobylette puis en vélo quand les stations essences furent à sec. Je dois dire que ce fut pour moi des moments très agréables. Plein de monde à la maison et des vacances anticipées. Que demande le peuple à 11ans ?"

En 6ème au Lycée Jean Perrin de Lambersart dans le Nord, Alain Sauty, est voisin d'une grande caserne de C.R.S. 

De chez lui, il observe chaque matin les cars de C.R.S. assurer le renfort des forces de police à Paris ! Mais à son âge il pense plus à ses patins à roulettes. 

"C’était pour nous congés, étant donné que les profs suivaient le mouvement et étaient en grève !

Avec nos patins à roulettes, nous confectionnions des tremplins avec des brics et des brocs, et le 13 mai 1968, date essentielle dans le mouvement de Mai 68, mon petit frère a loupé le passage sur les tremplins et s’est fait une double fracture du bras !! C’est notre souvenir du 13 mai 68 ! Mais peut-être que c’est pour cela que nous avons gardé l’esprit militant (associations, syndicat, fauchage de maïs OGM, lutte du Larzac, etc…)" ! 

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