Le bidonville, saturé, compte plus de 4.000 personnes
Le bidonville, saturé, compte plus de 4.000 personnes © MaxPPP

Entre 300 et 500 personnes se sont réunis dimanche sur une plage de Calais à l'appel du collectif "Calaisiens en colère" pour faire entendre leur hostilité à l'égard des migrants, malgré un arrêté d'interdiction pris la veille par la municipalité. Les conditions de vie se sont dégradées dans le bidonville saturé. Médecin du monde appelle à déclarer l'état d'urgence sanitaire.

La situation se tend à Calais. Dimanche, plus de 300 personnes ont participé à la première manifestation anti-migrants organisée par le collectif Calaisiens en colère, un mouvement qui se dit apolitique.

Sous un grand ciel bleu, les manifestants se sont rendus dans l'après-midi sur la plage armés de drapeaux français et de banderoles sur lesquelles on pouvait lire "SOS, Calais en détresse" ou "Stop à l'immigration clandestine". La veille, la sénatrice-maire Les Républicains de la ville, Natacha Bouchart, avait pourtant annoncé avoir pris un arrêté d'interdiction.

Des participants à la manifestation interdite
Des participants à la manifestation interdite © Radio France / Capture d'écran Facebook Collectif Calaisiens en Colère

Médecins du monde appelle à déclarer l’état d’urgence humanitaire

Les enfants courent sur les chemins défoncés. Les réfugiés arrivent par familles entières : syriens, kurdes, érythréens, afghans. Le camp est saturé. Maya Conforti, de l’Auberge des migrants est scandalisée : "On nous a promis un nouveau bâtiment de 50 femmes pour le mois de novembre. Mais pourquoi faut-il autant de temps ? Pour les mesures de sécurité, l’argent arrive vite. Mais pour aider les gens…"

Que va-t-il se passer cet hiver ? Nous n’en savons rien. La cocotte minute est sur le feu

Quinze sanitaires seulement pour 4.500 personnes. 400 douches possibles par jour seulement. Médecins du monde s’inquiète d’ailleurs de la dégradation des relations entre les migrants et ses intervenants. La colère et l’incompréhension se sont installées, tandis que les rapports de force entre communautés et la proximité d’organisations mafieuses n’arrangent rien. L’association appelle à déclarer l’état d’urgence humanitaire. Le froid, la pluie et la boue aggrave les conditions de vie. La situation, prévient Maya Conforti, est intenable. Qui conclut ; désabusée : "Que va-t-il se passer cet hiver ? Nous n’en savons rien. La cocotte minute est sur le feu."

Médecins du monde a appelé à déclarer l'état d'urgence sanitaire
Médecins du monde a appelé à déclarer l'état d'urgence sanitaire © MaxPPP

Prostitution, trafic et bidonville saturé

Sur le camp, en bordure de ville, les conditions de vie se détériorent très vite à l’approche de l’hiver, laissant plus de prise au trafic et à la prostitution. Le bidonville, saturé, compte plus de 4.000 personnes aujourd’hui contre quelques centaines il y a moins d’un an. D’où les réactions extrêmes de certains réfugiés comme de certains Calaisiens. Et, surtout, d’un côté comme de l’autre, le désarroi.

Quand vous ne savez pas qui vous avez en face de vous, c’est normal d’avoir peur

La nouvelle jungle a ainsi poussé sous les fenêtres de Nadine : elle ne rapporte pas d’agressions, mais quelques intrusions dans la propriété ont convaincu sa fille Sarah d’installer barbelés et caméras : "Ma fille vit toute seule la nuit, explique-t-elle. Quand vous ne savez pas qui vous avez en face de vous, c’est normal d’avoir peur. Les poubelles, les mouettes qui arrivent jusqu’ici : nous n’avions pas tout cela avant ! C’est injuste. Les lois sont faites pour eux mais pas pour nous. "

Les riverains se divisent entre pro et anti-migrants, les crispations naissant de la foule de réfugiés qui arrivent sans cesse. Une nouvelle étape dans la colère semble avoir été franchie dans la nuit de vendredi à samedi, pendant laquelle 113 migrants ont forcé le passage et ont marché 15km sur le tunnel sous la Manche.

Chevilles brisées, jambes dans le plâtres, béquilles

"Ils passent en dessous du grillage ou sur le côté, ou par une autre gare. C’est viscéral : les mecs sont capables de tout pour rejoindre l’Angleterre. On les voit même courir avec des chevilles cassées, des plâtres, des béquilles…", explique Patrick Hamy, délégué CFDT d’Eurotunnel, qui s’inquiète désormais inquiet pour la sécurité des salariés.

Patrick Hamy, délégué CFDT d'Eurotunnel :

Malgré les renforts annoncés, les policiers sont eux aussi sur les nerfs. "Dès que les migrants ont décidé d’investir la rocade, ils arrivent à près de 400. Nous les repoussons. Puis on les ramène à la jungle. Puis ils reviennent. C’est le tonneau des Danaïdes ici : on le vide continuellement depuis des mois", explique Gilles Debove d’Unité SGP Police.

Gilles Debove d’Unité SGP Police :

Tabassage et enlèvement de migrants

Plusieurs migrants se sont fait agresser sérieusement ces derniers mois. Plus inquiétant, Elias, 30 ans a été enlevé il y a neuf jours le long d’une route près du tunnel par trois hommes et une femme, des Français qui n’ont toujours pas été retrouvés.

J’avais mal. Là, ils m’ont frappé à nouveau avec des barres de fer. Sur mon dos et sur mes côtes. Je n’arrivais plus à respirer. C’est là qu’ils m’ont laissé. Probablement parce qu’ils ont pensé que j’étais mort

Il raconte : "Trois personnes m’ont empoigné et m’ont demandé « es-tu un Africain ». J’ai répondu oui. Ils m’ont alors envoyé du gaz lacrymogène dans les yeux. Ils m’ont trainé dans un voiture puis m’ont m’emmené dans un buisson. Là, ils m’ont mis nu et se sont mis à me frapper. Regardez les cicatrices ! Puis j’ai perdu connaissance. Après quelques minutes, j’ai repris conscience… J’avais mal. Là, ils m’ont frappé à nouveau avec des barres de fer. Sur mon dos et sur mes côtes. Je n’arrivais plus à respirer. C’est là qu’ils m’ont laissé. Probablement parce qu’ils ont pensé que j’étais mort."

Elias, 30 ans, réfugié érythréen, enlevé et tabassé avec des barres de fer :

Elias hésite encore à porter plainte. La police, elle, dit qu’elle ne pourra rien faire sans son témoignage. Pour les associations, ce scénario ressemble fort à d’autres tabassages rapportés les mois précédents.

> Pour aller plus loin : "Calais, le grand dérangement" (in Interception), "De l'Erythrée à Pouilly en passant par Calais" (Zoom de la rédaction), "La situation des migrants à Calais" (in Le Téléphone sonne)

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