Avril 2002 : menace et surveillance de la DCN « avant l’attentat » de Karachi

Le témoignage de Mustapha Laraich d’une « filature » du personnel de la DCN fait étrangement écho à celui de Philippe Cuquemelle, un technicien à la DCN de Cherbourg, entendu le 9 juillet 2002 par un enquêteur de la DST. Une audition qui fait suite à l’envoi spontané d’un courrier par le même Philippe Cuquemelle au juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière, le 17 juin 2002, soit quelques jours après l’attentat de Karachi.

Dans ce témoignage que nous avons pu consulter (également cité dans l’ouvrage de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme « Le contrat », p. 50-52), Philippe Cuquemelle explique avoir effectué pour la DCN, « dix-sept missions à Karachi, de mars 1998 au 3 mai 2002, date de [son] dernier retour du Pakistan. »

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L’homme explique encore avoir été en « contact professionnel » avec le directeur de la société A.E.W. (Ali Engeneering Works) qui « faisait l’usinage des pièces entrant dans la construction des sous-marins en chantier » à Karachi.

« Je le rencontrais soit devant ou dans les locaux de la société DEFLOG qui s’occupe de la logistique et des paiements pour la DCN Cherbourg sur site, soit dans les locaux du Shératon où je résidais » , raconte Cuquemelle.

Mais le plus intéressant reste à venir.

Un soir, aux environs du 15 avril 2002, alors que nous avions rendez-vous à l’hôtel pour aller dîner dans un restaurant pakistanais en ville, il est venu et m’a dit que nous ne pouvions pas aller dîner en ville, explique Philippe Cuquemelle, car c’était trop dangereux pour moi, et qu’il y avait du danger. Nous étions donc allés manger à l’hôtel Marriot, non loin du Sheraton. Ce n’était pas dans ses habitudes, car il nous était déjà arrivé d’aller manger en ville sans que cela pose un quelconque problème. Il n’a pas donné d’explications. (…) Je l’ai rappelé aux environs du 20 mai 2002, après l’attentat, à la demande de ma direction pour lui demander de livrer les pièces terminées à la société DEFLOG. Il m’a alors dit qu’il ne voulait pas livrer car « l’Intelligence Service » [NDR : l’ISI, les services secrets pakistanais] était présente aux abords du Dockyard [chantier naval] et qu’il allait partir de Karachi. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas trop parler au téléphone. Son ton avait changé, et il n’avait pas une voix sereine.

Autrement dit : au moment même où Mohamed Laraich rédige sa note faisant état de« projets d’attentats» contre« des occidentaux », un technicien de la DCN fait état d’un danger le concernant .

Bizarrement, son contact pakistanais à Karachi va couper toute relation avec lui après l’attentat, sous l’influence des services secrets pakistanais. L’ISI, dont le rôle trouble apparaît dans l’enquête sur l’attentat de Karachi…

Menacé de mort, l’interlocuteur pakistanais de Philippe Cuquemelle se réfugie aux Etats-Unis, où il vit toujours.

Je n’ai plus eu de nouvelles de lui jusqu’à ce qu’il m’appelle à mon domicile, sur mon numéro de téléphone fixe », témoigne encore sur procès-verbal Philippe Cuquemelle. (…) Il m’a dit qu’il était à Baltimore, aux Etats-Unis, en sécurité et dans un pays libre et qu’il pouvait désormais parler. Il m’a dit qu’il avait reçu des menaces de mort au téléphone parce qu’il faisait du business avec les français. Il m’a également dit que quatre hommes avaient tenté de l’assassiner dans une rue de Karachi, et qu’il avait réussi à s’en réchapper. Suite à ces faits, il avait décidé de prendre la fuite à l’étranger. Il a donc pris un vol Karachi-Washington, puis a rejoint Baltimore où il vit actuellement. » (…) « Il m’a dit que son père dirigeait la société en son absence, et qu’ il faisait l’objet de menaces de mort. (…) Le jeudi 4 juillet 2002, à 18 heures [il] m’a contacté à nouveau à mon domicile, sur mon téléphone fixe. Il m’a donc répété que son père était toujours menacé de mort , et qu’il aimerait le faire venir à Baltimore, mais le fait que ses parents soient de nationalité pakistanaise empêchait qu’ils obtiennent un visa.

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C’est lors de cette nouvelle conversation téléphonique avec son contact pakistanais que Philippe Cuquemelle comprend qu’à la mi-avril 2002, soit trois semaines avant l’attentat, il faisait bien l’objet de filatures, confirmant ainsi les informations du policier français Mustapha Laraich.

Il m’a dit que lorsque les personnes l’avaient menacé au Pakistan, elles lui avaient dit l’avoir vu se rendre au Sheraton et rencontrer un français et avoir localisé le lieu de résidence de Mr […], dans une ville située dans le quartier Défense de Karachi, et qui est membre permanent de la DCN à Karachi, chez lequel il se rendait régulièrement pour des motifs professionnels. J’en ai déduit que la personne qu’il rencontrait au Sheraton ne pouvait être que moi, et donc que ces surveillances avaient eu lieu avant mon départ du Pakistan, le 3 mai 2002, donc avant l’attentat perpétré le 8 mai 2002 . Il n’a pas fait état de revendications quelconques concernant les personnes qui le menaçaient.

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Contacté par téléphone, Philippe Cuquemelle (qui travaille toujours pour DCNS) nous a confirmé la teneur de son témoignage.

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