"Je ne suis pas sûr qu'il était follement heureux de la carrière qu'il menait, mais il faisait son métier avec beaucoup de conscience", affirme Patrice Chéreau à propos de Michel Duchaussoy, mort d'un infarctus, à 73 ans. Il est difficile en effet de citer sur le champ un premier rôle dans la longue carrière du comédien. On se souvient pourtant de lui, de la qualité de son jeu, de l'humour qu'il dégageait ("Milou en Mai" de Louis Malle) ou de la profonde émotion qui émanait de certains rôles, comme dans les fameux vers de Théramène rapportant à Thésée la mort de son fils, dans "Phèdre", mis en scène par Chéreau: barbe blanche, vêtu de bleu, quasi immobile, Duchaussoy était exceptionnel:

M Duchaussoy
M Duchaussoy © Radio France / Marielouise

"J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ; Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie..."

Ses partenaires (Dominique Blanc, en tête) évoquent encore aujourd'hui avec émotion le talent de leur partenaire. Certes, il lui arrivait parfois de se tromper dans le long récit de Théramène mais quand il perdait son texte, l'acteur disait un mot pour un autre et retombait sur ses pieds, forçant l'admiration de la troupe! (Dominique Blanc qui a joué aussi avec lui dans "Milou en mai" et "L'allée du Roi" témoignera de l'art de l'acteur, vendredi 16 mars, dans "Carrefour de la Culture", à 6h45). Il a d'ailleurs obtenu un Molière du meilleur second rôle pour cette interprétation, en 2003.

Les classiques Larousse montraient sa photo en noir et blanc jouant, perruque sur la tête, le rôle de "Fantasio" de Musset, à la Comédie Française mais Duchaussoy jouait aussi les valets dans la Maison de Molière, fidèle à l'esprit de troupe. Etre sociétaire (de 1967 à 1984) ne l'empêchait pas de mener une carrière populaire à la télévision, en plus d'apparitions au cinéma (chez Alain Jessua ou Claude Chabrol), dont un duo savoureux avec Pierre Santini dans "Un juge, un flic", la série populaire de la fin des années 70, signée Henri Viard et Denis de la Patellière. Les deux acteurs avaient travaillé leur duo de manière à créer une complicité souriante dans cette série qui dénonçait les fraudes et l'argent du pouvoir.

Un juge, un flic
Un juge, un flic © Radio France

On le sait moins, mais cet acteur qui nous était si familier menait aussi, avec sa voix grave et belle, une carrière de doubleur (dont celui de Vito Corleone dansLe Parrain ). On est très triste de savoir que sa silhouette ne traversera plus les films, la scène et le petit écran.

"J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main,Il ouvre un oeil mourant qu'il referme soudain :"Le ciel, dit−il, m'arrache une innocente vie.Prends soin après ma mort de la triste Aricie.Cher ami, si mon père un jour désabuséPlaint le malheur d'un fils faussement accusé,Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,Dis−lui qu'avec douceur il traite sa captive,Qu'il lui rende..." A ce mot, ce héros expiréN'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,Triste objet, où des dieux triomphe la colère.Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père."

Phèdre, Acte V, scène 6.

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