On ne sait pas assez que Michelet, le grand historien de la Révolution française est aussi l’auteur de quatre livres intitulés : L'oiseau, L'insecte, La montagne, La mer . Il s’est initié à l’histoire naturelle par conviction républicaine, par désir d’élargir la cité en y associant les animaux. Lui qui a raconté comment peu à peu, et puis soudain, dans l’histoire de France, le droit l'avait emporté sur l'arbitraire, il a osé rêver d’une communauté des vivants, et d’une cité vraiment universelle, qui donne place et statut aux animaux." Ainsi, écrit-il, toute l'histoire naturelle m'était apparue alors comme une branche de la politique. Toutes les espèces vivantes arrivaient, dans leur humble droit, frappant par la porte pour se faire admettre au sein de la démocratie."

En 1846, Michelet fait paraître Le Peuple , la grande œuvre du romantisme républicain et de l’humanisme démocratique.

Dans ce livre,Le Peuple , il fait place à un chapitre saisissant, qu’il intitule « Réclamation pour les animaux. » L’animal, écrit-il, "sombre mystère!... monde immense de rêves et de douleurs muettes" . Les animaux les plus développés sont rêveurs et manifestent de l’attrait pour l'homme. "Ne diriez-vous pas, dit-il,des enfants dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère? Triste enchantement où l'être captif d'une forme imparfaite, dépend de tous ceux qui l'entourent, comme une personne endormie. (…) Mais parce qu'il est comme endormi, il a, en récompense, accès vers une sphère de rêves dont nous n'avons pas l'idée. Nous voyons la face lumineuse du monde, lui, la face obscure, et qui sait si ce n'est pas la plus vaste des deux? " Michelet comprend donc le psychisme animal non seulement comme le mauvais sort d'un enchantement ou la grâce d'un sommeil, mais encore comme un rêve, comme une pensée muette de l'immensité, de l'infini. "Du plus haut au plus bas de l'échelle de la vie, on sent l'identité de l'âme". Et même l’être infime, la fourmi qui ne peut parler et se plaindre, "ce masque fixe, immobile condamné à ne rien dire", possède un cœur et une tête.

Cette pensée de l’âme animale, parce qu’elle se teinte de croyance à la transmigration des âmes, a été impitoyablement persécutée par l'Eglise, laquelle a du reste été relayée dans cette tâche policière par la métaphysique. Michelet, en bon connaisseur de la tradition philosophique, associe la théorie des animaux-machines au spiritualisme et à la foi dans l'immortalité de l'âme. Je le cite : L'animal "souffre en ce monde… Qu'importe? Il ne doit attendre aucune compensation dans une vie supérieure. Ainsi il n'y aurait point de Dieu pour lui; le père tendre de l'homme serait pour ce qui n'est pas homme un cruel tyran! Créer des jouets, mais sensibles, des machines mais souffrantes, des automates qui ne ressembleraient aux créatures supérieures que par la faculté d'endurer le mal!"

Le souci de rendre justice à ceux qui sont les plus faibles s'accompagne de l'aveu d'une immense commisération. Michelet est ambivalent, certes, à l’endroit du rôle qu’a joué la pitié lors de la Révolution française, puisqu'il peut dire que la pitié est à la fois la grande absente de la Terreur et la grande passion qui l'a provoquée. Il reste que l’émotion, le sentiment de commisération constitue le thème le plus insistant de ses écrits portant sur les animaux. "Un homme, habitué à juger ses actes, écrit-il, n'ôtera pas légèrement à un être ce don de la vie, la taille n'y fait rien: le respect de toute vie et de toute sensibilité qui veut, travaille et aime, s'impose à celui qui, croyant étudier des choses, découvre des âmes."

Une philosophie des civilisations sous-tend la dénonciation du christianisme et de la manière dont il ruina systématiquement "la belle cité universelle dont n'est exclu rien qui ait vie." Michelet disjoint radicalement la civilisation de l’Inde et cette culture politique de la cité gréco-romaine, qu’est venu renforcer le christianisme. "Le monde de l'orgueil, la cité grecque et romaine, écrit-il, eut le mépris de la nature; elle ne tint compte que de l'art, elle n'estima qu'elle-même (...) les animaux périrent aussi bien que les esclaves. L'empire romain, débarrassé des uns et des autres, entra dans la majesté du désert." Quant à la Judée, « elle avait craint d'aimer trop cette sœur de l'homme, la nature; elle la fuyait en la maudissant. Le christianisme, fidèle à ces craintes, tint la nature animale à une distance infinie de l'homme et la ravala."

Après avoir évoqué les déserts maussades, et les cimes chauves qui regardent désormais d'en haut la Méditerranée, Michelet fait parler les dieux antiques et les races fortes sous le règne desquelles surabondaient cultures et forêts. Ils diraient, s'ils revenaient: "Tristes peuples du livre, de grammaire et de mots, de subtilités vaines, qu'avez-vous fait de la nature?" demande-t-il. Et il ajoute : "Ainsi commença ici-bas, ce phénomène étrange, la haine de la création (...) Le verbe seul régna."

C'est dans la domestication de l'éléphant, "ce mont vivant," qu'on ne saurait seller ni brider, que ce génie de l'Inde éclate. "La victoire fut toute de l'âme, écrit Michelet. On crut, on dit à l'éléphant qu'il avait été homme, un brahme, un sage et il en fut touché; il se conduisit comme tel. C'est ce qu'on voit encore. Il a deux serviteurs qui sont chargés de l'avertir de ses devoirs, de le rappeler s'il s'écartait dans la voie de la convenance, de la gravité brahmanique. Sur son cou, le cornac qui le dirige et lui gratte l'oreille, le gouverne surtout par la parole et l'enseignement. Et l'autre, serviteur à pied, marchant tout près, d'une voix soutenue, avec mêmes égards, lui inculque aussi sa leçon. (...) L'endoctriner ainsi, l'assouplir, le monter! Ce fut un vrai prodige d'audace, et aussi de douceur, d'affection et de foi sincère. Ce qu'on lui dit, on le croyait. On ne songeait nullement à le tromper dans ce traité. On avait le respect de l'âme des vivants parlant à l'âme des morts". Il reconnaît que depuis ces temps, hélas ! Les choses ont bien changé, et que l'éléphant a été, comme ile le dit "ravalé".

Michelet porte une extrême attention aux catastrophes d'ordre historique qui frappent certains animaux. Il pressent, en visionnaire, l'avenir de la terre, il déplore la désertification toujours plus grande, l'appauvrissement de la diversité des vivants, la disparition inéluctable de certaines espèces. Le plus remarquable dans ce prophétisme c’est qu’y éclate un double réquisitoire : contre les crimes coloniaux et contre les exactions écologiques. La première évocation de la gabegie sanglante dont se rendirent coupables les Européens qui explorèrent de nouveaux continents, concerne la manière dont ils traitèrent les hommes qu'ils y découvrirent. Pour ne prendre qu'un exemple, celui de la conquête du Mexique, ils réduisirent les indigènes en esclavage, et « en vingt cinq ans, écrit-il, la population tomba d'un million d'âmes à quatorze mille.(…)Le mineur, le planteur exterminèrent un monde, le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. L'Europe? Son impuissance coloniale a éclaté partout (...) Nos voyages de savants qui font tant d'honneur aux modernes, le contact de l'Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages ? Je ne le vois pas. (...) Les conquérants, les missionnaires, les marchands ont massacré, épuisé, abruti et vérolé les populations, ils ont produit le désert."Et l’on « peut juger que si l'homme a ainsi traité l'homme, il n'a pas été plus clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a fait d'horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour toujours."

De toutes les victimes de la cruauté humaine, la baleine, mérite une plainte spéciale "S'il était dans le monde un être qu'on dût ménager, c'était la baleine franche, admirable trésor où la nature a entassé tant de richesse, cet animal inoffensif, qui ne fait la guerre à personne et ne se nourrit point des espèces qui nous alimentent. (...) Deux êtres, aveugles et féroces, s'attaquent à l'avenir, font lâchement la guerre aux femelles pleines, c'est le cachalot et c'est l'homme. (...) On ne peut se représenter ce que fut cette guerre, il y a cent ans ou deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par familles, lorsque des peuples d'amphibies couvraient tous les rivages. On faisait des massacres immenses, des effusions de sang, telles qu'on n'en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour des quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphants marins! C'est-à-dire qu'on tuait pour tuer. Car comment profiter de cet abatis de colosses dont un seul a tant d'huile et tant de sang? Que voulait-on dans ce sanglant déluge? Rougir la terre? Souiller la mer? On voulait le plaisir des bourreaux, des tyrans, frapper, servir, jouir de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent on s'amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement, des animaux trop lourds, ou trop doux, pour se revancher (...) Ces carnages sont une école détestable de férocité qui déprave indignement l'homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette ivresse de bouchers. »

Le chapitre suivant s'intitulera "Le droit de la mer". Il débute par un constat et une explication de l'état de choses où l'on en est arrivé. "A la haine de la nature qu'eut le Moyen-âge, écrit-il, s'est ajouté l'âpreté mercantile, industrielle, armée de machines terribles qui tuent de loin, tuent sans péril, tuent en masse. A chaque progrès dans l'art, progrès de barbarie féroce, progrès dans l'extermination. Par exemple: le harpon lancé par une machine foudroyante. Autre exemple: la drague, le filet destructeur, employé dès I700, qui, traîne immense et lourd, et moissonne jusqu'à l'espérance, a balayé le fond de l'océan. On nous le défendait mais l'étranger venait et draguait sous nos yeux."Les vieux règlements de la mer ne suffisent donc plus, "il faut un code commun des nations, applicable à toutes les mers, code qui régularise non seulement les rapports de l'homme à l'homme mais ceux de l'homme aux animaux. Ce qu'il se doit, ce qu'il leur doit, c'est de ne plus faire de la pêche une chasse aveugle, barbare où l'on tue plus qu'on ne peut prendre.(...) Pour ce qui est de la baleine et de quelques autres espèces précieuses qui sont en voie de disparaître, la situation est devenue si grave qu'il "faut la paix absolue pour un demi siècle. (...) La paix pour la baleine franche, la paix pour le dugong, le morse, le lamantin , (...) pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos, il faut une trêve de Dieu."

Point n'est besoin de faire remarquer la modernité de cet appel prémonitoire, raisonnable, et passionné.

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