par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Les jeunes des cités qui, à l'image de Mohamed Merah, basculent dans la radicalisation islamiste ne sont qu'une poignée mais révèlent l'existence d'un ressentiment envers la société française, soulignent des chercheurs.

Mohamed Merah, abattu jeudi par la police après avoir tué sept personnes, a grandi dans la cité des Izards, au nord de Toulouse, et semble avoir dérivé en quelques années de la délinquance adolescente à l'intégrisme religieux violent.

"Il y a probablement une dimension personnelle, familiale, psychologique dans le personnage. Cette histoire ne peut pas arriver à n'importe quel jeune en déshérence en banlieue. Sinon, il y aurait des milliers de Mohamed Merah, ce qui n'est pas le cas", explique Laurent Mucchielli à Reuters.

Mais "parmi les éléments qui contribuent à expliquer la trajectoire de ce fou meurtrier, il y a le fait qu'il a un parcours social marqué par son vécu dans des quartiers ghettoïsés", ajoute le chercheur du CNRS.

Pour Mohamed Adraoui, enseignant à Sciences-Po, il y a "des ferments de frustration et de radicalisation" chez les musulmans de France.

Mais "un grand nombre des processus de radicalisation individuelle constatés ces dernières années ne s'expliquent pas par la banlieue", dit ce chercheur qui a travaillé sur le rapport Banlieue de la République, qui soulignait en octobre dernier une "visibilité croissante" du religieux comme lien social dans les banlieues.

Il évoque notamment le cas de Zacarias Moussaoui, condamné en 2006 à la réclusion à vie par un tribunal américain pour son implication dans les attentats du 11 septembre 2001.

C'est dans la capitale londonienne que ce franco-marocain né à Saint-Jean-de-Luz, dans le sud-ouest de la France, a découvert le fondamentalisme religieux au milieu des années 1990.

MERAH, UN PROFIL DE DJIHADISTE

Certains fondamentalistes passés à l'acte sont issus des classes moyennes et bien intégrés socialement et économiquement, soulignent les experts.

Mohamed Merah n'en a pas moins un "profil de djihadiste typique", d'après Samir Amghar, spécialiste de l'islam contemporain.

"Lorsqu'on reprend ses revendications, on se rend bien compte qu'elles touchent à la reconnaissance de l'identité musulmane, et plus globalement immigrée dans la société française", explique-t-il.

Le "tueur au scooter", qui se revendiquait d'Al Qaïda, a notamment dit avoir commis ses meurtres par opposition à la loi interdisant le port du voile intégral en France.

"Là où une grande majorité des musulmans considère que l'islam est une religion allogène, la société française et les pouvoirs publics ont considéré l'islam comme une religion étrangère, exogène, ce qui crée chez de nombreux musulmans une forme de ressentiment", ajoute Samir Amghar.

On estime entre 5 à 6 millions le nombre de musulmans en France. "La France abrite la communauté musulmane la plus importante d'Europe", rappelle ce sociologue, qui l'évalue trois fois plus importante qu'au Royaume-Uni.

En 2006, 4,4 millions de personnes vivaient en zones urbaines sensibles (ZUS), soit 7 % de la population française, d'après l'Institut national de la statistique et des études économiques.

EXCLUSION

Cette tragédie "rappelle qu'il y a un niveau d'exclusion, de désespérance, de sentiment d'injustice dans les quartiers qui est tel qu'entre autres possibilités, il y a ce cas extrême de gens embrigadés" comme Mohamed Merah, dit Laurent Mucchielli.

Mais pour lui, ce constat n'est en rien nouveau.

"Nous avons oublié ce que nous racontions à l'époque des émeutes de 2005, nous avons oublié ce que nous racontions à l'époque de l'affaire Khaled Kelkal en 1995", dit-il en référence à la série d'attentats islamistes qui ont alors touché la France.

Khaled Kelkal était de Vaux-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, point de départ des émeutes urbaines en France.

Si l'appartenance passée de Mohamed Merah à un "quartier de misère" n'est qu'un facteur parmi d'autres, elle peut ramener sur le devant de la scène "la question des politiques publiques de lutte contre la ghettoïsation en France", estime le sociologue, qui regrette que les banlieues soient "le grand absent" de la campagne présidentielle.

Comme Antoine Basbous, politologue à l'Observatoire des pays arabes, tous soulignent que les jeunes tournés vers la radicalisation restent isolés et ne représentent pas un courant au sein de la population.

"Finalement ceux qui ont eu ce parcours se comptent par quelques dizaines et ne constituent pas une menace pour la paix sociale", dit-il.

Avec Catherine Bremer, édité par Yves Clarisse

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