Je m’en veux. Je m’en veux de ne pas avoir pris le temps d’écrire ici tout le bien que je pense du nouveau film de ce cinéaste décidément talentueux qu’est René Féret. Si l’idée première était de nous surprendre, c’est réussi ! Quoi le chantre du Nord et de la famille (pour aller vite et dans la caricature !) reconverti dans le biopic musical mozartien (pour aller vite etc) ? Comment le peintre inspiré de vies aussi fictives qu’anonymes qui prend à bras le corps le destin de la sœur aînée de l’illustre Wolfgang M. ? Oui, mille fois oui, mais c’est toujours et encore du Féret. Plus que jamais peut-être. Car de la famille il est ici question et c’est le moins que l’on puisse dire. S’emparant du sort réservé à Maria Anna Walburga Ignatia, dite Nannerl, par Leopold l’omnipotent père de cette musicale famille. Avec ses cinq ans de plus que le petit Amadeus, elle aussi faisait dans le génie précoce au chant comme à la harpe. Seulement voilà, une femme honnête n’a pas de carrière, selon son géniteur qui décida une bonne fois pour toutes que la devise familiale serait désormais « tous pour un » et en aucun cas « tous pour une ». On voit alors ce qui a intéressé ici l’auteur de « La Communion solennelle » : l’histoire d’un étouffement familial, d’un véritable empêchement sur fond de machisme et de patriarcat sans complexe. « Non, ma fille tu n’airas pas chanter », ce serait le refrain préféré de Léopold et c’est cette chanson pas douce que nous fait entendre le film. Le siècle des Lumières n’éclaire pas tout le monde ! C’est ce moment-charnière que nous raconte Féret qui a retenu la leçon de Dumas : faire des enfants à l’Histoire, aucun problème, à condition qu’il soit beau. Au-delà du choix paternel initial (véridique), tout n’est donc pas vrai dans le scénario concocté par Féret. Ce dernier a manifestement pris un malin plaisir à faire du Restif de la Bretonne, soit du Feuillade feuilletonnant avant la lettre. Et pour un peu, on se prendrait à rêver d’une version télé longue et à épisodes multiples : la verve de Féret s’y épanouirait à merveille. L’invention d’une vie est belle et même splendide ici. A l’image de l’économie de moyens déployés par Féret qui, loin d’en atténuer le propos, rend l’histoire plus essentielle encore. Là où Sofia Coppola avait besoin d’une paire de baskets pour faire pauvrement moderne, Féret déploie la simplicité d’une narration universelle et surtout d’un allant qui fait plaisir à voir et à suivre.Et puis comment passer à côté de l’effet de miroir du casting voulu, assumé, provoqué par Féret lui-même. Qui choisit-il pour incarner cette fille censurée par son père ? Sa propre fille dans la vraie vie bien entendu. Histoire de prouver qu’il est lui à l’opposé de Léopold en ofrant à sa progéniture l’écrin artistique qu’elle mérite bien ? Le beau rôle donc. Des siècles ont simplement passé et il faut faire avec son temps : oui, ma fille, tu pourras aller jouer ! Mais c’était peut-être sans compter sur Marie Féret elle-même qui semble prendre un malicieux plaisir à déjouer son personnage. Elle est comme en résistance (contre son cinéaste de père ?!), figure souvent lointaine qui passe dans le film, jamais là où on l’attend vraiment. Ele n’est pas empêchée comme Nannerl, mais elle s’empêche, elle. De trop faire semblant, de faire son cinéma. Ni en dehors, ni en dedans. Elle occupe sa propre place. Elle n’est plus la fille de . Et c’est tout cela que raconte ce film absolument intense.

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