par Guillaume Frouin

NANTES (Reuters) - Capitale française de la traite négrière au XVIIIe siècle, Nantes entend faire la lumière sur son passé longtemps occulté.

La ville inaugure ce dimanche un "Mémorial à l'abolition de l'esclavage" qui se veut le plus important d'Europe et l'un des plus grands au monde.

Ce monument commémoratif en forme de cale de bateau a été symboliquement creusé dans un quai de Loire, d'où partirent 1.710 expéditions négrières chargées de textile, d'armes et d'alcool.

Les cargaisons étaient échangées en Afrique contre des esclaves, déportés à leur tour dans les colonies d'Amérique, d'où les navires nantais revenaient remplis de sucre, de café et de coton.

Ce "commerce triangulaire" a permis l'essor économique de la ville, qui est à l'heure actuelle le seul port négrier français avec Bordeaux à avoir entrepris une telle démarche de mémoire. En Europe, Liverpool (Angleterre) et Amsterdam (Pays-Bas) ont déjà fait de même.

"Nous avons oublié combien ce système économique et culturel avait rendu l'esclavage des Noirs naturel", rappelle la politologue Françoise Vergès, chargée d'organiser chaque année à Nantes des colloques grand public sur le sujet. "On disait même à l'époque que c'était pour eux une source de progrès, qu'en les arrachant à un continent barbare on allait les civiliser."

La décision d'ériger ce Mémorial, prise en 1998 par le conseil municipal de Nantes à l'occasion du 150e anniversaire de l'abolition définitive de l'esclavage, a toutefois mis treize ans à se concrétiser, en raison d'oppositions politiques et d'aléas techniques.

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L'historienne et politologue Françoise Vergès, préside le comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage.

"PAS UN ACTE DE REPENTANCE"

"L'objectif de ce Mémorial, c'est de se souvenir et assumer son passé sans chercher à culpabiliser, ce n'est pas un acte de repentance", a dit vendredi Jean-Marc Ayrault, le député-maire (PS) de Nantes, devant les journalistes. "Je regrette que certains aient voulu diaboliser ce projet, car ils ont tort."

Son prédécesseur (RPR) Michel Chauty avait lui aussi repoussé entre 1983 et 1989 toute démarche commémorative de ce type, car "il craignait de diviser les Nantais et de remettre à la surface des blessures inutiles", a ajouté l'actuel président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale.

Le Mémorial nantais -conçu par son architecte comme "une évocation métaphorique et émotionnelle de la lutte pour l'abolition de l'esclavage"- entend lancer une réflexion plus globale contre toutes les formes contemporaines d'asservissement.

Selon les Nations unies, 27 millions de personnes se trouveraient aujourd'hui en situation d'esclavage à travers le monde, "soit plus de deux fois le nombre total d'esclaves déportés par la traite transatlantique en quatre siècles", relèvent les initiateurs du Mémorial nantais.

"Au moins 200 millions de personnes sont victimes d'asservissement pour dettes, de mariages forcés, de la prostitution et du travail forcé, dont un nombre considérable d'enfants", notent-ils par ailleurs.

En France, plusieurs dizaines de milliers de personnes seraient ainsi réduites au travail forcé comme ouvriers dans des ateliers clandestins ou comme domestiques.

Edité par Patrick Vignal

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