Narcissisme des petites différences Essayons d’approcher maintenant le cœur du capitalisme en s’éclairant de la pulsion de mort. La pulsion de mort située au sein du le narcissisme, pulsion d’auto-destruction et de destruction d’autrui, se manifeste dans les aversions et répulsions des autres : « Dans les aversions et répulsions qui sans voile, se font jour à l’égard des étrangers qui sont à proximité, nous pouvons reconnaître l’expression d’un amour de soi, d’un narcissisme qui aspire à son auto-affirmation et se comporte comme si la présence d’un écart par rapport aux modalités de sa conformation individuelle entrainaît une critique de ces dernières et une invitation à les reconfigurer ». Freud, Psy des masses et analyse du moi, p 40 La « reconfiguration » peut aller jusqu’au meurtre. Ce qui est proche de moi et me ressemble, je le déteste. En vérité je déteste mon prochain. Dans cette haine du proche, du voisin, se niche «le narcissisme des petites différences ». Parfois une détestation commune peut nous unir, nous souder dans une foule prête au lynch ou à la guerre : « Il n’est manifestement pas facile aux hommes de renoncer à satisfaire ce penchant à l’agression qui est le leur (...) mais il est toujours possible de lier les uns aux autres dans l’amour une assez grande foule d’hommes si seulement il en reste d’autres à qui manifester de l’agression. » (Freud, Malaise dans la culture, MC, p 56) C’est ainsi que des peuples assez proches au fond, économiquement, culturellement, se combattent à mort. Les Allemands et les Français sont un bon exemple. « J’ai donné à ce phénomène le nom de narcissisme des petites différences. » (MC p 56). Le peuple juif a grandement mérité du « narcissisme des petites différences ». Quand un Etat prétend à l’universel, comment cimentera-t-il son peuple ? Par la haine des autres, certes. Mais quand il aura dominé les autres ? Il faudra bien qu’il trouve du ciment de mort quelque part. « Le rêve d’une domination germanique sur le monde appela son complément d’antisémitisme. » (MC p 57). Freud écrit cette phrase en 1929 ! En Russie, la haine du bourgeois a cimenté la révolution, comme celle du cièdevant cimenta la révolution française. «On peut se demander, s’inquiète Freud, ce que les Soviets entreprendront une fois qu’ils auront exterminé eur bourgeois. » (ibid). Et bien la réponse est simple : ils extermineront leurs médecins juifs, puis leurs intellectuels, puis leurs paysans baptisés « koulaks », puis eux-mêmes. En un sens l’extermination des juifs d’Europe est un autoanéantissement de l’Europe, correspondant particulièrement bien à la pulsion de mort. On peut se demander ce que fera le capitalisme lorsqu’il aura liquidé totalement la nature. Qui liquidera-t-il ? La encore, la réponse est assez évidente. Mais revenons au « narcissisme des petites différences », cette haine spéculaire du voisin, du proche, du collègue de bureau, du confrère, de l’homme qui fait la queue pour du pain comme moi et soudain prend ma place. René Girard, freudien malgré qu’il en ait, a remarquablement interprété de narcissisme dans son concept de « rivalité mimétique ». Derrière la rivalité mimétique, la rivalité envers le semblable, narcissique et spéculaire, se trouve la jalousie, l’envie, le désir d’accaparer ce que possède l’autre, le désir de l’autre tout simplement, pour le blesser, le mutiler et le tuer. La frustration et le sadisme sont au cœur de la rivalité mimétique. Observons notre homme sortant de son trou et échangeant avec l’humanité, et, pour son malheur, l’affrontant. Un économiste dirait : « il exprime des besoins, et, dans un monde de rareté, cherche à satisfaire ses besoins ». Freud et Girard préfère dire qu’il désire ce que possède les autres, parce que les objets n’ont de valeur qu’en tant que possession des autres, et que ce que font ou possèdent les autres les autres lui paraisse admirable, imitable, en tout cas rageusement enviable. L’individu n’est pas seul face à ses propres besoins, mais « dans la recherche volontaire d’une adversité dont on est soi-même l’artisan » (op cit p 131 vérif). En fait, notre homme va se confronter à « des minables de son espèce » (Girard). C’est cruel. C’est la vie économique. Ces gens que je juge admirables et dont je désire le salaire, le poste, la voiture ou la femme sont en fait des « minables de mon espèce », et ce haut désir ou ces nobles besoins ne sont que « le souci morbide de l’autre » ( p 209 vérif). Ici il faut s’arrêter sur deux mots chers à l’économiste. Le premier est « concurrence ». Etymologiquement, être en concurrence, c’est courir avec les autres. On peut imaginer des moutons de panurge, courant vers un destin qu’ils ignorent (la noyade), et en même temps se poussant, se dépassant, se battant pour être les premiers. La concurrence est la rivalité mimétique. Le second est « compétition ». La « compétition » ressemble à la concurrence. Mais étymologiquement elle signifie « demander ensemble ». On à envie de dire : « quémander » ensemble. Encore une fois, il s’agit de rivalité mimétique : je veux ce que possède l’autre, et l’autre veut ce que je possède. Ensemble nous quémandons. Mais la compétition possède un contenu « infantile » que n’avoue pas immédiatement la concurrence, plus adulte. Ce sont les enfants qui demandent, et qui, d’ailleurs, demandent toujours plus et sont à jamais insatisfaits. Nous reviendrons sur cet aspect essentiel du capitalisme, l’insatisfaction infantile. Mais voilà que le narcissisme des petites différences, la rivalité mimétique si l’on préfère, éclaire l’un des plus grands mystères du capitalisme, l’un des plus grands mystères de l’humanité tout simplement : la servitude volontaire. Tral la la. Je dis tra lala, parce que je ne suis pas sûr de moi. Cette servitude volontaire n’est autre que celle des enfants vis-à-vis du père, castrateur et accapareur de femmes, les enfants qui se révoltent, le tuent, et s’abiment ensuite dans la culpabilité de leur crime. Rien de tel que la culpabilité pour se faire travailler, suer de la plus-value (reprendre antimanuel). L’homme du ressentiment. Tout ça pour revenir à la crise des années 30 précédant le massacre entre nations !

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