Comme dirait Picasso, plus il y a de noir mieux on y voit. C'est exactement le propos de Volodine sous ses différents noms d'emprunts. Cette saison c'est Lutz Bassman qui publie Danse avec Nathan Golshem. Sollers et Jauffret ont testé la formule pour vous à leur manière. Et puisque nous sommes au chapitre Ombres et Lumières, il nous a semblé que les histoires de cinéma d'Anne Wiazemsky avec Godard s'imposaient ici. Quant à Modiano, il accepte de lever le voile sur son travail d'écrivain.

DANSE AVEC NATHAN GOLSHEM DE LUTZ BASSMAN (Verdier) OU L'AMOUR DANS LE NOIR

Par Christine Siméone

Lutz Bassman est l'une des signatures d'Antoine Volodine, avec Elli Kronauer et Manuela Draegger.Antoine Volodine, prix du livre inter en 2000 pour les "Anges mineurs", développe en fait les univers de ces différents écrivains qu'il fait vivre sous sa plume. Avec Lutz Bassman, il a publié les "Haikus de prison" ou "Les aigles puent". C'est un univers qu'il qualifie lui-même de post-exotisme, c'est sa manière à lui de digérer le monde.

Dans ce roman comme les autres, on a froid dans le dos, c'est un monde noir et poisseux, pollué, agressif, pendant ou après la guerre, dans les effluves d'une explosition atomique ou d'un immense déchirement entre humains. Le lecteur se met dans la peau de sous-hommes, à peine mieux considérés que des demi-pauvres. L'humanité de Lutz Bassman est en piteux état, c'est le siècle de l'ombre. Danse avec Nathan Golshem raconte l'histoire d'une femme qui vient se recueillir sur la tombe de son amoureux; elle vient le retrouver au bord de la mer, on n'y voit rien et c'est très beau nous dit Bassman-Volodine, et à partir delà valsent les cauchemars, les rêves et les plaisanteries de ces deux amoureux. Ols sortent de la gangue du monde, se parlent depuis la réalité et l'imagination (puisque lui est mort), le temps n'a plus d'importance, ce qui compte ce sont ces instantannés échangés entre deux amants.

Lutz Bassman fait preuve aussi de dérision, on sent l'humour de Volodine pointer derrière les lignesquand l'un des personnages parle de "gagner un peu d'argent en racontant ses rêves", c'est exactement ce que fait Volodine depuis des années. On sent l'ironie aussi dans l'analyse d'un système social absurde et liberticide, pas si loin du réel.

UN PEU DE LUMIERE SUR LE TRAVAIL DE PATRICK MODIANO

MODIANO L HERNE
MODIANO L HERNE © Radio France

L’édition consacrée à Patrick Modiano par Les Cahiers de l’Herne est un passionnant voyage dans les petits papiers de l’écrivain.

On a l’impression de feuilleter un album de famille de l’auteur de « Rue des boutiques obscures » ou du « Café de la jeunesse perdue », et de s’immiscer dans ses notes de travail.

Modiano, écrivain de la mélancolie, de la violence de la guerre, de la mémoire perdue a accepté de donner quelques unes de ses archives ou de ses documents de travail à deux universitaires, Raphaelle Guidée et Maryline Heck.

Sans doute, est-ce , pour cet écrivain si discret et si peu disert, une occasion de remettre les pendules à l’heure de ses biographes, passés et à venir…et sans doute y a-t-il quelques trésors encore dans ses tiroirs…

L’interview de Raphaelle Guidée par Christine Siméone

Patrick Modiano a volontiers livré ses propres documents. Ils précisent entre autres choses son grand intérêt pour le cinéma.

On apprend ainsi que Modiano tient un cahier et y note les noms des personnes qui inspirent ses personnages de romans. c'est une sorte d'annuaire des fantômes.

Serge Klarsfeld a recueilli toute la documentation nécessaire à Patrick Modiano pour écrire "Dora Bruder". Une longue collaboration qui s'est finie par un malentendu, une déception profonde pour Serge Klarsfeld. Les Cahiers de l'Herne publie la dernière lettre échangée entre les deux hommes et qui signe la discorde entre eux.

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"En souvenir du futur", avec Anne Wiazemsky, dans "Une année studieuse" (Gallimard).

Par Laurence Peuron

Anne Wiazemsky
Anne Wiazemsky © cc PD-ITALIA-FILM. / Gawain78

"Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma". 2 ans plus tard j’étais sa femme... Ca c’est la journaliste qui sous-titre. La vie simple comme une lettre postée très simplement au cinéaste d’A bout de Souffle, de Pierrot le Fou, du Mépris.

Ce qu'il y a fascinant chez Wiazemsky, c'est cette extraordinaire désinvolture....A 19 ans encore mineure, la petite-fille de François Mauriac s’apprête à passer l'été entre l’appartement familial du 16ème arrondissement de Paris et un château XVIIIème siècle. Elle vient de tourner pour Bresson "Au Hasard Balthazar" et a raté en partie son bac. Qu’à cela ne tienne, dans les jardins de chez Gallimard, elle est la meilleure amie du jeune Antoine, elle rencontre le philosophe Francis Jeanson qui accepte de l’aider pour le rattrapage. Mais surgit Godard. Un Godard de cinéma, qui dépose tous les soirs des livres sur son palier, un jour une voiture sous ses fenêtres et finit par la mettre toute entière dans ses films. En lui offrant la Chinoise, Godard a cette phrase magnifique : « Pour la seule chinoise que j’aime en souvenir du futur »…Et là, question forcément…Est-ce une lettre du futur qu’avec ce roman Wiazemsky vient de poster dans le passé de Godard?

Laurence Peuron a concocté un jeu de ping-pong entre les lignes de Wiazemsky et les images de Godard http://www.franceinter.fr/emission-culture-hirsute> ### L'ENFER EST D'UNE BANALITE EFFARANTE

Régis Jauffret
Régis Jauffret © Le Seuil / Hermance Triay

Avec Claustria (Seuil), Régis Jauffret retrace l'affaire Fritzl. Josef Fritzl a fait vivre pendant 24 ans sa fille dans le sous-sol de sa maison, et lui a fait 7 enfants.

Régis Jauffret a du talent, on le savait déjà et il empoigne avec la précision d'un chirurgien une histoire qui fait froid dans le dos. Pas de pathos, du réel très précis pour décrire le quotidien d'une femme et de ses enfants confinés dans 50 mètres carrés, en permanence reliés au monde grâce à la télévision, mais souvent privés d'eau, et de lumière. Le monde avance, et Angelika et ses enfants se terrent, sont tus, bannis, leurs pleurs et leurs cris étouffés par leur bourreau et son épouse qui habitent juste au-dessus. Les enfantements successifs de cette recluse soulèvent le coeur.

Le rôle de la télévision est central dans le roman de Jauffret. Il explique pourquoi et comment il en est venu à s'intéresser à cette affaire :

Est-ce le procès de l'Autriche et des Autrichiens ?

Les voisins et proches de Fritzl n'auraient rien vu pendant 24 ans. Pour Regis Jauffret il était impossible de ne pas se rendre compte de quelque chose.

L'affaire Fritzl reste un mystère, impossible pour les experts d'expliquer le phénomène :

Régis Jauffret est interviewé par Christine Siméone

POUR 2012 SOLLERS NOUS OFFRE UNE ECLAIRCIE. QUELLE BONNE IDEE!

par Christine Siméone

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Son livre sort ce 5 janvier chez Gallimard, entre deux averses parisiennes, et nous ramène dans le sud-ouest, au cœur de ses impressions d’enfance, auprès d’une sœur disparue. Chronique des sentiments entre frère et sœur, rémanence des sensations …mais aussi agacement contre ce que Sollers appelle la déliquessence de notre temps. Après l'interview, on me questionne au bureau :

"Ca s’est bien passé ta rencontre avec Sollers ?

  • Je me suis régalée !

  • Un peu pédant non, tout de même ?

  • Disons, que lui, il en sait assez , il a assez d’érudition et d’esprit pour se permettre de frimer dans la cour de récré…

  • Et son Eclaircie alors ? …"

Alors, c’est l’amour des femmes toujours de l’oreille à la cheville, comme un esthète,

c’est une ode à l’enfance, continent perdu et tant recherchée par les poétes, et son narrateur ne survit que grâce à la persistance de ses sensations enfantines, en suivant Rimbaud, Baudelaire ou Manet.

Il évoque la possibilité de l'inceste entre frère et soeur, comme un moteur pour l'imagination.

Sur notre époque, on sait déjà que Sollers nous incite à élire une femme présidente de la république, à en finir avec ce qu'il appelle la monarchie républicaine, on lit dans l’Eclaircie son analyse de l’affaire Bettencourt par exemple et la misère de notre époque en général, noyée dans "le bavardage économique".

il suffit d’écouter les journaux, le monde est odieux, Sollers invite le lecteur à imaginer les présentatrices des infos nues, pour un déjeuner sur l’herbe version art contemporain.

Record de vente à la clé, et in fine, il se la joue carrément mégalo, fait mine de se comparer à Casanova. Un peu frime c’est sûr, mais il faut retenir les infimes détails d’images, de vie, de sensations, qui font qu’un enfant devient un adulte sensible.

Pour terminer, j'ai proposé à Sollers un petit questionnaire écrit, inspiré par l'Eclaircie:

Philippe Sollers par Christine Siméone © Radio France - 2012 / Christine SiméoneVous pouvez aussi consulter Philippe Sollers interrogé par Pascale Clark>

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