Manque de lits, pression sur les personnels, concurrence entre les services, cette situation n’est pas nouvelle pour les hospitaliers. Mais alors que s’ouvrent des négociations en haut lieu, le "Ségur de la Santé", certains médecins sortent de leur silence. Rencontre avec une pédiatre très déterminée.

Une autre organisation est-elle possible à l'hôpital avec davantage de soins, davantage de lits, de personnels, et moins de concurrence entre les spécialités ?
Une autre organisation est-elle possible à l'hôpital avec davantage de soins, davantage de lits, de personnels, et moins de concurrence entre les spécialités ? © AFP / Hans Lucas / Greg Looping

Elle affiche un large sourire que l’on aperçoit derrière son masque bleu et blanc, mais son inquiétude, sa colère, surgissent rapidement lorsque l’on parle des conditions de soin et de travail. Le docteur Véronique Hentgen, pédiatre dans un hôpital d’Île-de-France, a décidé de s’exprimer pour que les choses changent. Elle nous permet de visiter son service. Dans le couloir des adolescents, certains dessinent. Les règles de distanciations sont respectées, autant que possible. Un peu plus loin, le babyfoot a été désinfecté. Tout est calme, serein. Mais l’hiver dernier, cet hôpital a tellement manqué de lits de réanimation que des bébés ont dû être transférés dans d’autres hôpitaux, loin de leur région.

"Là, on a touché le fond", se confie-t-elle, "le choc a été immense pour les pédiatres". "Ce que les adultes ont vécu lors de cette crise du Covid-19, les bébés l’ont déjà éprouvé en pédiatrie cet hiver", se révolte-t-elle. Parce que les hôpitaux d’Île-de-France manquaient de lits, des bébés qui avaient besoin de soins de réanimation ont dû en effet parcourir des centaines de kilomètres. "C’est quoi la prochaine étape ?", se demande-t-elle. "Si les autres hôpitaux sont pleins, on ne pourra plus les transférer ? Et on devrait les laisser mourir ? Cela n’est pas possible !"

Face à cette situation dramatique, cette pédiatre, entièrement vouée à l’hôpital public et non syndiquée, s’est engagée au sein du "Collectif Inter Hôpitaux", et elle "ose parler", comme elle dit, car sinon "elle aurait honte de laisser faire".

L'espoir de pouvoir se recentrer sur le soin

Depuis cet hiver, elle se bat, mais aujourd’hui, elle se dit que des leçons peuvent être tirées de la crise du Covid-19. Durant ces longues semaines, les soignants se sont en effet concentrés sur leur métier, leur vocation : le soin de tous les malades, et ils ont laissé de côté les préoccupations financières et la pression de rentabilité qui minent leur quotidien selon eux. "Jusqu’à présent, on raisonnait en terme de coût et de budget, là on a retrouvé le sens de notre métier." Une autre organisation est-elle alors possible ? Avec davantage de soins, davantage de lits, de personnels, et moins de concurrence entre les spécialités ?

Quand elle pense à l’avenir, le ton monte. "Il y a des solutions, or l'épidémie a montré qu’on ne peut pas revenir au système d’avant, car il est pervers, on ne doit pas retourner dans une logique comptable", s'insurge-t-elle.

Véronique Hentgen se prend à rêver d’un hôpital "plus fort", qui accueillerait davantage de patients et qui "permettrait aux médecins de mener leurs travaux de recherche à d’autres heures que la nuit ou pendant leurs congés". Pour cela, selon elle, il faut rompre avec la logique de "tarification à l’acte et à l’activité" qui pousse à multiplier les actes pour être rentable. Et pour elle, "considérer que certains actes rapportent et d’autres non, c’est une hérésie" en médecine.

Et le soutien du grand public ?

Concernant les salaires, comme beaucoup de médecins, elle estime que l’urgence est surtout de "revaloriser les infirmières et les aides-soignantes". Mais pour elle, c’est le mode de financement des hôpitaux qu’il faut revoir et "investir dans la santé rapportera à l’économie car une population en bonne santé, c’est positif pour toute la société", insiste cette pédiatre, également infectiologue. En d’autres termes, si ce Ségur de la Santé ne va pas au-delà de mesures salariales, l’occasion sera ratée "pour sauver l’hôpital public". Voilà son inquiétude.

Cette pédiatre espère enfin que le grand public saura soutenir les soignants à l’avenir, comme aujourd'hui. Quitte à engager un débat de société et à accepter, peut-être, de payer un peu plus chacun pour la santé…

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