AVOIR 20 ANS EN 2021 - Stress, anxiété, addictions ou violences : les confinements et le couvre-feu accentuent les troubles psychologiques des étudiants. Les psychologues des services de santé universitaires sont submergés.

A l'université d'Amiens, la plupart des cours se déroulent toujours à distance, et les étudiants souffrent de l'isolement
A l'université d'Amiens, la plupart des cours se déroulent toujours à distance, et les étudiants souffrent de l'isolement © Radio France / Rémi Brancato

Dans le hall du service de santé universitaire d'Amiens, les étudiants défilent ce mardi matin, de plus en plus nombreux depuis début janvier, dans un contexte de difficulté accrue et d'isolement, liés à la pandémie de Covid-19. Clémence*, étudiante en pharmacie, vient pour la première fois pour un rendez-vous "pré-psy" avec une infirmière.

"Au téléphone on a parlé d'un épisode où ça n'allait pas du tout, je crois", introduit d'une voix douce Sophie Desseille, infirmière du SSU. Face à elle, l'étudiante se confie et raconte ce jour où, "lors d'un cours en présentiel" elle s'est effondrée devant une professeure qui a questionné sa classe sur un éventuel mal-être.

"Je ne la remercierai jamais assez de nous avoir demandé si ça allait. Ce jour-là, je me suis effondrée, je lui ai simplement dit que ça n'allait pas", explique Clémence, qui a ensuite accepté d'être rappelée par Sophie. Dans un fauteuil du bureau de l'infirmière, elle détaille alors avoir su "dès le premier confinement ce qui n'allait pas". Avec un retour dans le foyer familial, en raison de la pandémie, les troubles liés aux violences subies dans sa famille ont refait surface. Clémence évoque son "stress", ses difficultés d'apprentissage, son impossibilité à s'autoriser des moments de détente.

Une liste d'attente de 4 à 8 semaines pour les rendez-vous psy

"Il y a des souffrances qui existaient avant, qui ont été réveillées en retournant chez mes parents", raconte l'étudiante, qui devra attendre "un mois ou deux" pour un premier rendez-vous avec une psychologue, car la liste d'attente déborde. "Je suis très contente d'avoir accès à des soins et franchement, j'encourage tous les étudiants à faire de même", confie Clémence, qui pourra rappeler l'infirmière du service et la revoir pour patienter.

"J'ai enfin l'impression que la fac fait attention à nous et qu'on n'est pas qu'un numéro étudiant"

Le service de santé de l'université d'Amiens est débordée de demandes d'étudiants pour des consultations psychologiques
Le service de santé de l'université d'Amiens est débordée de demandes d'étudiants pour des consultations psychologiques © Radio France / Rémi Brancato

"Depuis janvier, il y a vraiment une accélération", témoigne de son côté Sophie Desseille, confrontée à un afflux d'étudiants en détresse psychologique qui pourrait, selon elle, se poursuivre dans le temps. "Même si la situation sanitaire s'améliorait, je pense que l'arrivée des étudiants serait encore massive, on aurait bien besoin d'un psychologue supplémentaire", estime l'infirmière.

Le service dispose aujourd'hui de trois psychologues, à temps partiels, et devrait pouvoir en recruter un quatrième pour atteindre deux équivalents temps plein. Une nécessité défendue par le docteur Delphine Guérin, qui le dirige et qui a coordonné une enquête sur la santé mentale des étudiants en ces temps de pandémie.  

Un étudiant sur trois en situation de dépression

Ses conclusions sont sans appel : 74,3% souffrent de détresse psychologique, 54% d'anxiété et 33% de dépression. Pis, les idées suicidaires ont touché 19% d'entre eux lors de l'année 2020.

Ces chiffres, ce sont des cas concrets pour Camille Noël, l'une des psychologues du SSU. Pour elle, le Covid "accentue tout, tout est majoré". Face à une majorité de troubles anxieux, elle constate une profonde détresse chez des étudiants dont les traumatismes, enfantins souvent, ont été réveillés par la période d'isolement.

Un étudiant "lui-même étonné par la violence de ses pensées"

"Cela peut réveiller des choses qui, en temps normal, vont passer un peu plus inaperçues, des problématiques parfois d'abandon qui se réveillent parce que les étudiants sont extrêmement isolés et ont eu la sensation d'être profondément délaissés, notamment au niveau gouvernemental", détaille la psychologue. "Un étudiant m'a récemment dit que s'il mourrait ce serait plus simple. Il était lui-même étonné par la violence de ses pensées", raconte encore Camille Noël. "Ces étudiants-là ne comprennent pas d'où ça vient".

Face aux conduites addictives, aux troubles anxieux, aux problématiques de violences sexuelles, notamment, accrues par la pandémie, la psychologue fait ce qu'elle peut. Pour aider les étudiants, dans un contexte où les loisirs sont quasiment absents, elle insiste sur "l'instant présent", la nécessité de profiter des petits plaisirs de la vie, de s'y raccrocher. Les étudiants, "on leur maintient la tête hors de l'eau" conclut Camille Noël. "Et ce n'est pas toujours facile".

*le prénom a été modifié à sa demande